Tribune des Arts - Janvier 2012
Marco Cattaneo
Peu importe le lieu où on le rencontre: dès que Richard Mille surgit, il nous entraîne aussitôt dans son univers. On se sent transporté à une table paysanne, chaleureuse et gourmande, un de ces endroits où les viandes sont en sauce et les vins en carafe, où les convives sont des amis, et leurs amis les bienvenus. La table du Plaza Athénée, où il nous accueille aujourd'hui, ne fait pas exception à la règle: elle est vite submergée par les plats, pâtes, viandes et même quelques sushis (mais pas pour lui, il n'aime pas ça), encombrée de verres qu'emplit un magnifique Bordeaux, bien trop petite pour les cinq personnes qui s'y pressent. On a beau être dans un palace parisien, on se croit à la maison, hôtes d'un Richard Mille débonnaire, maître des lieux décontracté, dont le col roulé gris tranche agréablement sur les cravates des tables alentours.

Fondateur de la marque éponyme, badaud dans l'âme, passionné de voitures de course qu'il collectionne d'ailleurs, mais seulement les anciennes, celles d'avant l'ère des souffleries qui sont venues uniformiser les carrosseries et brider la créativité des designers automobiles, bricoleur et gourmand, châtelain, voyageur, épicurien jusqu'au bout du cuir souple de ses chaussures de marque qu'on le sent prêt à troquer contre des baskets confortables qu'il enfilerait le temps de voir si la pelle mécanique du chantier d'en face a fini sa tranchée, Richard Mille naît à Draguignan en février 1951. Il garde de sa jeunesse le souvenir amusé de sa lutte, acharnée et perdue, contre le maire de la ville: “On s'était enchaîné aux arbres pour empêcher qu'il ne les coupe.”
Ces week-ends à Silverstone...
Son bac en poche, il s'envole pour Londres, suit des cours d'anglais l'après-midi, fait des ménages tous les matins pour financer les fêtes de la nuit. Et passe surtout tous ses week-ends, en passionné qu'il est, sur les bords des circuits automobiles, à Silverstone ou Brands Hatch. De retour en France, à la sortie de son école de commerce qu'il suit à Besançon, il est harponné par une société horlogère du Doubs et s'offre une Alpine Renault avec son premier salaire. L'entreprise passe bientôt aux mains du groupe Matra avant d'être absorbée par Seiko. Il quitte alors Besançon pour le siège parisien.
Il rêve de poursuivre son chemin et c'est sur la place Vendôme qu'il fait ses premiers pas d'entrepreneur en devenant actionnaire, PDG Horlogerie et directeur général Joaillerie de la maison Mauboussin. Mais c'est finalement sous son propre nom, et avec sa marque, qu'il bousculera vraiment les codes de l'horlogerie, construisant en dix ans un succès sans équivoque, qui le mènera d'un simple projet jusqu'à la société consolidée qu'il pilote aujourd'hui, présente jusque dans les couloirs exclusifs du SIHH, au poignet de Rafael Nadal, dans ses boutiques, qu'il s'agisse des vitrines californiennes de Rodeo Drive, de celles, très genevoises, de l'Hôtel Kempinski ou de toutes les autres de par le monde.
Du bolide au boîtier ergonomique
Dès le début, son envie était claire, une montre qu'il avait définie avant même de l'avoir créée: le meilleur de la technique et de l'innovation, une forte dimension artistique et architecturale au service d'une montre très confortable, le meilleur de la culture de la très haute horlogerie avec des finitions à la main. “Et cette définition n'a jamais changé!” Lors d'un dîner dans la Vallée de Joux, il convainc Renaud et Papi, les concepteurs horlogers proches d'Audemars Piguet, qui vont l'accompagner dans son aventure.
“En général, se souvient Richard Mille, quand on se lance dans un projet comme celui-ci, on propose un produit correct, standard, avec un business plan optimiste. J'ai fait exactement le contraire: un produit de folie et un business plan horriblement conservateur!” Une façon, suggère-t-il, de ne pas se mettre en danger.
Ce qui ne l'empêche pas d'arriver au SIHH 2012 avec dix nouveaux modèles. Et d'avoir aussi renoncé, il y a déjà quelques années, à sa vie parisienne, échangeant son appartement de la rue Victor-Hugo, tout près de l'Arc de Triomphe, contre un château en Bretagne.
Et la suite? En 2012, il compte produire environ 2800 montres et envisage d'atteindre un jour les 4000 pièces, sans se fixer de calendrier précis ni surtout d'objectif plus important. Un choix délibéré, qu'il explique facilement: “Si l'on produit énormément, il faut faire du commercial, on est alors contraint aux concessions, et on ne peut plus fabriquer de 'moutons à cinq pattes'. Et les 'moutons à cinq pattes', c'est justement ce que j'aime faire!”
En 3 dates…
6, 7 et 8 juillet: Le Mans Classic.
15 ou 16 juillet: le début des vacances, jamais très loin, volontiers en France profonde.
21 décembre 2012: la fin du monde selon le calendrier Maya.
