Gold'Or - Février 2012
Nicolas Paratte

Le guillochage main, une technique de gravure en creux très ancienne, redémarre énergiquement selon Yann von Kaenel, patron de Décors Guillochés. Son atelier, sis au Val-de-Ruz au-dessus de Neuchâtel, a été créé en 2003 au plus fort du renouveau de la demande pour ce genre de décor artisanal, notamment de la part de marques horlogères de prestige telles que Breguet ou Patek. Mais le savoir-faire indispensable n'est pas apparu du jour au lendemain. C'est René von Kaenel, son père, qui a précédemment développé son expérience du guillochage à la fin des années 70 en rachetant les machines d'un guillocheur neuchâtelois partant à la retraite. En rejoignant le giron familial, le docteur en sciences techniques formé à l'école polytechnique fédérale de Lausanne a ainsi pu assouvir son envie de création d'entreprise dans un marché en forte croissance. Aujourd'hui à la tête d'une dizaine d'employés, Yann von Kaenel veut perpétuer la ligne de qualité dans un paysage du guillochage fortement chamboulé. Interview.

Nicolas Paratte: La technique du guillochage a quasi disparu dans les années cinquante. Qu'est-ce qui a poussé votre père à se lancer dans ce créneau particulier?
Yann von Kaenel:C'est à l'instigation de Breguet, à l'origine du premier cadran guilloché à la fin du 18e siècle, que mon père a décidé d'approfondir ses connaissances du guillochage. Associé à deux graveurs, leur société s'est rapidement fait une place de premier plan dans le monde de l'horlogerie avec le guillochage des cadrans et des masses en particulier. Dans les années 90, elle a commencé à être sérieusement courtisée. A ce moment-là, il ne restait en effet que quatre à cinq guillocheurs traditionnels dans tout l'arc jurassien.
La tentation de vendre a été très forte, non?
Après le départ à la retraite des deux graveurs en 1996, mon père a continué seul avec une ancienne employée, devenue partenaire, en gardant les activités d'étampage et des spécialités tout en cédant celles liées aux cadrans. Il pensait poursuivre tranquillement son bonhomme de chemin. C'était sans compter avec le regain d'intérêt des marques horlogères de très haute gamme pour le guillochage au tournant de 2000. Il a rapidement été dépassé, notamment après le rachat par Swatch Group de Breguet. Ce dernier n'était pas un client unique, mais essentiel. La question de la vente s'est posée. Mais René von Kaenel a voulu garder son autonomie en estimant que s'il cédait son entreprise, il allait perdre la diversité de sa clientèle et par là-même sa créativité.
Sans regrets?
Ca a été le bon choix selon tout le monde. Le guillocheur a besoin de conditions très sereines pour travailler. Le métier demande notamment une grande dextérité et un contrôle mental. Dans une grande structure, ceci est très difficile à réaliser.

Cette indépendance vous a toutefois coûté lorsqu'est survenue la crise?
Avant, nous étions un passage obligé. Quand est arrivée la récession fin 2008, nous avons perdu un volume plus que conséquent, de l'ordre de 80%! Nos effectifs sont passés de treize à six personnes. Plusieurs manufactures ont en effet opté pour l'internalisation du guillochage main. Mais elles se sont vite rendu compte de la difficulté de cet art. C'est pourquoi aujourd'hui cette activité repart de plein fouet. Notre place est donc légitime, d'autant plus que nous proposons un panel de prestations des plus larges avec un accent tout particulier sur la qualité.
Justement, qu'avez-vous entrepris suite à la chute de vos affaires?
Nous nous sommes diversifiés, par obligation. A côté d'une importante capacité de production de pièces guillochées main destinée au haut de gamme et du guillochage sur acier voué à la création de matrices pour la frappe, nous avons renforcé le guillochage par commande numérique ou CNC que nous avions introduit en 2007 déjà. Il y a toute une catégorie de clients qui demandent de beaux décors guillochés, mais pas forcément de l'artisanal, plus cher. En association avec un bijoutier de la Neuveville, nous avons aussi lancé une ligne de bijoux, Guinel, en ayant à l'idée que la technique du guillochage main n'était pas seulement réservée aux garde-temps. A ce titre, nous nous inspirons de centaines de décors différents créés par mon père au fil des années et qui ne sont pas toujours adaptés à l'horlogerie à cause de leurs effets de lumières très puissants. En tout, ce sont entre 100'000 et 200'000 pièces qui vont chez une trentaine de clients par an.

Qu'est-ce qui a le plus changé dans le paysage du guillochage?
Il y a aujourd'hui beaucoup plus d'entreprises qui proposent cette technique. La concurrence a changé. Avant, il y avait une certaine reconnaissance mutuelle dans la branche. Actuellement ce n'est plus pareil. Les nouveaux guillocheurs n'ont souvent pas le recul nécessaire. Certains travaillent avec des machines CNC qui fraisent les structures, ce qui ne correspond pas au guillochage traditionnel qui produit via rabotage des jeux de lumière totalement différents d'une pièce à l'autre. Nous encourageons ainsi les clients à bien spécifier sur leurs garde-temps s'il s'agit de guillochage main ou non. Nous commençons par ailleurs à avoir des demandes pour refaire des travaux qui n'ont pas été faits dans les règles de l'art. Dans ce métier, on ne peut pas aller plus vite que la musique, cela demande de la patience.


www.decors-guilloches.ch
www.guinel.ch
