Le quartier rouge de Tokyo n'était pas que rouge

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Ouvert en pleine période Edo, le Yoshiwara a eu aussi des éclats culturels jusque dans le cinéma.
Tribune des Arts - Octobre 2009
Michel BonelLibertinage_326513_0


Amsterdam a eu son quartier rouge et ses filles dans des vitrines. Tokyo, connu alors sous le nom d'Edo, a eu, des siècles durant, son Yoshiwara, une vraie plaine du bonheur selon la traduction littérale. Mais à l'inverse d'Amsterdam, il a suscité une certaine floraison culturelle, des beaux-arts, à la littérature et même au cinéma. En pleine période Edo, alors que le pays se ferme sur lui-même, du début du XVIIe à la moitié du XIXe siècle, ce quartier des plaisirs a fait s'enflammer dans tous les sens du terme, des dizaines et des dizaines de générations.

L'entrée et la sortie de ce quartier réservé, situé sur un bras de la rivière Edo, étaient soigneusement contrôlées. Même pour les samouraïs qui, ayant l'obligation de séjourner à Edo une année sur deux, constituaient une clientèle importante. D'ailleurs, à condition de payer, les classes sociales n'étaient pas vraiment prises en compte dans ce quartier où les curieux, voire ceux qui se disaient simples promeneurs dans ce qui était fi nalement un ghetto entouré de murs infranchissables et de douves, étaient nombreux.

Les filles étaient en général vendues par leurs parents, des paysans au bord de la famine ou des commerçants, voire des samouraïs en faillite, alors qu'elles étaient âgées de 7 à 12 ans. D'autres étaient des délinquantes vendues par des policiers. Elles étaient remises à des marchands pour une période allant de dix à vingt ans, mais en général, elles n'en sortaient pas vivantes.

Le saint des saints de la prostitution

Au début du XVIIIe siècle, ce quartier grouillant d'activité comptait jusqu'à trois mille courtisanes et quelque cinq mille habitants qui en tiraient leur activité. Rien d'étonnant donc qu'on l'ait aussi appelé la “ ville sans nuit ”. Pourtant, en dépit de ses aspects parfois sordides comme l'exposition des femmes aux silhouettes longilignes parées d'étoffes précieuses, dans des cages à barreaux, le Yoshiwara était aussi un lieu privilégié. C'était comme le saint des saints, le quartier de prostitution le plus célèbre et le plus prestigieux d'une ville qui en comptait une bonne cinquantaine. Le seul en tout cas autorisé offi ciellement et encadré par des lois.

Au XIXe siècle, il était devenu une sorte d'att raction touristique. On venait s'y distraire les jours de fête, parfois même en famille, au Nouvel-An ou à la saison des cerisiers en fleurs. On y trouvait aussi des comédiens, des acteurs et des peintres. Tout au long des rives, fl eurissaient, en plus des maisons de plaisirs, salons de thé et petits restaurants, voire boutiques de mode et librairies. Et on y jouait et rejouait la comédie de l'amour et de l'argent. Dans un décor et une ambiance qui ont fasciné les esprits occidentaux, avec ses maisons vertes appelées ainsi par analogie avec les résidences des dames de haut rang dont les murs étaient recouverts de laque bleu-vert. En 1804, le célèbre peintre Utamaro publia son Almanach des maisons vertes qui connu une telle célébrité qu'Edmond de Goncourt lui décerna, dans un essai, le surnom de peintre des maisons vertes, en dépit d'une production très diversifiée.

Reines de la mode

Pour accéder aux grandes courtisanes, il fallait toutefois être prêt à débourser jusqu'à plusieurs années de salaire moyen. Et les plus belles devaient être littéralement épousées selon la coutume des trois visites qui permettent de se jauger. S'habillant à la dernière mode dans des kimonos de soie qu'elles faisaient admirer dans des défilés, les grandes courtisanes dictaient souvent les nouvelles tendances. Si les filles étaient classifées, les clients eux aussi étaient répertoriés. Les habitués étaient des tsu, les blancs-becs des shiroto et les rustres des yabo. Ce qui a donné lieu à une importante littérature humoristique se moquant des travers des clients. Yoshiwara a servi de thème à de nombreux fi lms, dont le plus célèbre est celui de Max Ophuls tourné 1937. Même Fritz Lang, dans metropolis, évoque Yoshiwara, en baptisant ainsi une simple boîte de nuit…

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