Une seconde vaut des millions

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© Ferdinand Berthold
Plongée dans l’univers du commerce maritime au XVIIIème siècle.

Comment sait-on où l’on se trouve quand la terre a disparu depuis des semaines et que l’horizon n’est plus qu’un océan à perte de vue ? En navigation maritime, l’orientation repose sur deux coordonnées fondamentales : la latitude et la longitude. Si la latitude est relativement accessible, le calcul précis de la longitude constituait l’un des plus grands défis scientifiques du XVIIIème siècle. 

Calculer sa position : méthodes de calculs 

La latitude se détermine par l’observation des astres. L’observation d’une étoile polaire, combinée à un peu de trigonométrie, permet de savoir à quelle distance on se situe de l’équateur. La méthode est éprouvée, reproductible, et bien maîtrisée depuis plus de 2 000 ans. 

Sextant permettant la mesure de latitude par E. & G. W. Blunt, Mrs. Julian James © National Museum of American History

Les calculs de longitude suivent une logique bien différente. Elle se détermine en comparant l’heure locale à bord du navire avec celle d’un méridien de référence, déjà fixé à l’époque à Greenwich, reflet de la puissance maritime anglaise. 

Le principe est simple dans son énoncé : on part du constat que la Terre effectue une rotation complète en 24 heures. Un cercle comptant 360 degrés, le Soleil se déplace donc de 15 degrés par heure. En déterminant l’heure locale par l’observation du Soleil, puis en la comparant à l’heure du méridien de Greenwich, on obtient un écart horaire qui, multiplié par 15 degrés, donne la position est-ouest du navire.

Qu’on soit à terre ou en mer, le raisonnement reste identique. Mais en mer, tout repose sur une seule chose : l’horloge. Elle doit être réglée au départ, puis conserver cette référence avec le plus de régularité possible. Car lorsque le temps devient incertain, la position du navire l’est aussi. 

« Départ de la chaloupe » d’après Joseph Vernet. Gravure par Anne Philiberte Coulet, circa 1770. © Met Museum

Le temps comme seule boussole

Au XVIIIᵉ siècle, les traversées océaniques sont longues. Un voyage entre un port européen et les Antilles dure six à huit semaines, sans escale fiable ni possibilité de recalage précis. Pendant tout ce temps, l’horloge à bord reste la seule référence. 

Mesurer le temps qui passe avec précision n’est donc pas un luxe intellectuel. Cela conditionne la sécurité des navires, la réussite des échanges commerciaux et la survie des équipages. 

Quand la longitude devient une affaire d’État

Face à cet enjeu majeur, les grandes puissances maritimes s’organisent. En Angleterre, le Board of Longitude est créé pour encourager toute solution pratique permettant de déterminer précisément la longitude en mer.

Les récompenses proposées sont à la hauteur du défi.
– 10 000 £ pour une méthode offrant une précision d’environ 110 kilomètres (un degré de longitude) 
– 15 000 £ pour descendre sous les 75 kilomètres 
– 20 000 £ pour une erreur inférieure à 55 kilomètres (un demi degré de longitude) 

Converties en valeur actuelle, ces sommes représentent plusieurs millions de francs suisses ! Car mieux calculer la longitude, c’est garantir la maîtrise des routes maritimes, du commerce international et de l’influence navale d’un pays tout entier. Sur l’océan, ces enjeux se jouent loin des sphères du pouvoir, dans l’espace confiné d’une cabine.

Voyage fait par ordre du roi en 1768 et 1769 à différentes parties du monde pour éprouver en mer les Horloges marines inventées par M. Ferdinand Berthoud © Charles-Pierre d'Éveux de Fleurieu, Public domain, via Wikimedia Commons

Dans la cabine du commandant

Nous sommes en 1775. Vous êtes commandant d’un navire de commerce, chargé de conduire votre équipage et une cargaison précieuse d’un port européen vers une destination lointaine.

Dans votre cabine se trouve l’objet le plus important du bord. Une horloge marine, suspendue sur cardans, protégée avec un soin extrême. Elle est placée sous votre responsabilité directe. Et elle n’est jamais seule : une seconde horloge l’accompagne, par sécurité. La redondance des instruments critiques est déjà une règle absolue. 

Votre armateur n’a pas hésité. La cargaison vaut une fortune, le navire aussi, et il n’est pas homme à confier tout cela au hasard. Il s’est donc offert ce qui se fait de mieux : un chronomètre de marine Ferdinand Berthoud, horloger du Roi et de la Marine depuis 1770. Un garde-temps capable de tenir une précision de l’ordre de plus ou moins une seconde par semaine. Un résultat exceptionnel et qui pourrait encore rivaliser avec bien des chronomètres modernes.

Horloge Marine © Ferdinand Berthoud

Grâce à ce chronomètre, l’heure du port de départ reste votre référence immuable. Vous calculez votre position, ajustez votre cap, et poursuivez votre route avec confiance. Vous arriverez à bon port, et vous le savez. 

Les raisons d’une précision hors norme

Un tel niveau de précision repose sur des innovations techniques déterminantes. La première concerne l’échappement. Berthoud adopte un échappement libre à détente pivotée, considéré comme le premier véritable échappement libre de l’histoire. Contrairement aux échappements traditionnels, le régulateur n’est pas en contact permanent avec l’échappement. Les frottements sont réduits, l’énergie mieux exploitée, et la régularité de marche nettement améliorée.

Horloge Marine © Ferdinand Berthoud

L’impulsion est fournie par une roue d’échappement volontairement surdimensionnée, offrant plus de stabilité.

Vient ensuite la maîtrise de l’énergie grâce au mécanisme de fusée-chaîne. Il permet de délivrer un couple constant au mouvement, condition indispensable à une marche régulière sur toute la durée de la réserve de marche. 

Horloge Marine © Ferdinand Berthoud

Enfin, la stabilité physique du calibre est assurée par les suspensions à cardans. Elles maintiennent l’horloge dans une position quasi constante, indépendamment du roulis et du tangage du navire, permettant au mouvement de travailler dans des conditions aussi proches que possible de celles d’un atelier. 

Un héritage toujours vivant

Ces chronomètres de marine constituent le socle sur lequel repose encore aujourd’hui l’horlogerie contemporaine chez Ferdinand Berthoud. Derrière chaque montre précise se cache la même obsession : maîtriser l’énergie, réduire les perturbations, et garantir une marche régulière dans un environnement par nature instable.

Transposer ces principes dans une montre-bracelet reste toutefois un exercice complexe, en particulier lorsque l’on choisit d’utiliser un spiral cylindrique. Un sujet abordé plus en détails dans un article dédié, qui permet de saisir concrètement les enjeux du passage du chronomètre de marine à la montre-bracelet, un défi qui est loin de se résumer à une simple question de taille ou de disposition des composants.

De la haute mer au poignet, l’objectif reste inchangé. Ne jamais perdre le temps… ni le nord.

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