La saga de la Nautilus de Patek Philippe: L’acier plus fort que jamais

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Devenue la montre la plus désirable de toutes, la Nautilus de Patek Philippe fête ses 50 ans, et David Chokron explore pour WorldTempus l'histoire et les origines de cette icône inattendue.

Chapitre 1/6 : Une naissance dans la tourmente

Nous sommes en 1976 et l’ambiance est morose dans les régions horlogères suisses. La crise pétrolière frappe durement les entreprises de tous horizons, et l’horlogerie n’échappe pas à cette morosité. Même Patek Philippe, référence historique de la haute horlogerie, en subit les effets. À l’époque, la manufacture est bien plus modeste qu’aujourd’hui : elle dépend de nombreux fournisseurs et opère depuis son siège de la rue du Rhône, là où se trouve aujourd’hui le Salon de Genève. L’année marque une période de transition, alors qu’Henri Stern commence à passer le relais de la maison à son fils, Philippe. Ce dernier a déjà son mot à dire dans le développement des produits, une prérogative absolue de la famille qui détient et dirige la marque depuis les années 1930.

Philippe Stern est l’héritier de la dynastie genevoise, mais il ne se contente pas d’en recevoir le titre. Il s’y est préparé toute sa vie. Dynamique et débrouillard, skieur accompli et surtout navigateur passionné — avec un goût prononcé pour la régate sur le lac Léman —, il est chargé de trouver un moyen de redonner de l’élan aux ventes de l’entreprise. Il élabore alors un projet sous la forme d’une montre nouvelle, rompant radicalement avec tout ce que Patek Philippe avait proposé jusque-là. Et il parvient à convaincre son père.

Encore très attachée aux montres de poche et à la production de grandes complications, Patek Philippe propose alors majoritairement des montres classiques : en or, aux cadrans épurés et aux formes élégantes. En 1968, la maison avait toutefois lancé la Golden Ellipse, s’inscrivant dans la tendance des montres aux formes atypiques des Swinging Sixties, qui avaient insufflé un vent de renouveau au design horloger. Les années 1970 sont, elles, placées sous le signe des loisirs et du sport, avec un besoin croissant de garde-temps adaptés à une vie active, au-delà de la course automobile ou de la plongée sous-marine. Philippe Stern capitalise sur cet héritage, sur ses goûts personnels et sur l’air du temps pour imaginer un nouveau concept.

Il confie le projet au designer horloger Gérald Genta, avec un cahier des charges radicalement éloigné des codes de Patek Philippe. La nouvelle montre devra être en acier, montée sur un bracelet en acier. Destinée aux hommes, elle se veut affirmée, sans complications, fine et capable de résister aux exigences de la vie moderne. Étanche et robuste, elle devra néanmoins rester élégante et raffinée, comme toute Patek Philippe se doit de l’être.

© Gerald Genta

Gérald Genta imagine un design ni tout à fait rond ni vraiment carré, doté d’une lunette aux angles adoucis. Le boîtier s’articule autour d’une lunette en forme de hublot et, avec ses 40 mm de diamètre — voire 42 mm si l’on compte les fameuses « oreilles » —, il apparaît particulièrement imposant au regard des standards de l’époque. Rétrospectivement, cette taille atypique est à l’origine du surnom donné à la référence 3700 : « Jumbo ». Le bracelet, intégré au boîtier — une spécialité de Genta —, se compose de larges maillons articulés par un élément central plus petit et arrondi, avant de s’affiner progressivement.

Fait moins connu, Genta révolutionne également la construction traditionnelle du boîtier. Au lieu d’une carrure prise en sandwich entre une lunette et un fond, il conçoit un boîtier en deux parties. Les deux moitiés s’emboîtent comme une pince, avec une charnière d’un côté et des excroissances de l’autre, à l’image du hublot d’un grand navire. Le cadran, orné de larges rainures horizontales bleu profond, n’accueille qu’une paire d’aiguilles et un guichet de date. La montre est baptisée Nautilus, en référence au sous-marin du capitaine Nemo — sans doute le navire le plus célèbre jamais nommé, et capable de plonger dans les grandes profondeurs. Dernier point, et non des moindres : la Nautilus est chère, un aspect que les campagnes publicitaires de l’époque n’hésitent pas à mettre en avant, au point d’en faire un argument de vente. Cette première version est par ailleurs dépourvue d’aiguille des secondes, une caractéristique qui ne durera pas.

Nautilus © Patek Philippe

Aux côtés de la référence initiale 3700/1A, la Nautilus est également proposée en or et en platine — un autre fait souvent ignoré. Autre aspect fréquemment passé sous silence : Philippe Stern développe parallèlement toute une série de références féminines. Plus petites et plus fines, elles sont réalisées en or, serties de pierres précieuses, parfois de manière très opulente, tandis que la Nautilus masculine se limite à l’acier ou à l’or. Le catalogue Patek Philippe de l’époque regorge ainsi de montres féminines précieuses, aux formes audacieuses et richement décorées, et la Nautilus s’inscrit pleinement dans cette offre.

Dès ses débuts, la Nautilus a tout d’un modèle à part, loin encore du statut de montre quasi mythique qu’elle occupe aujourd’hui. Philippe Stern mise pourtant gros sur ce projet, alors même qu’il restera longtemps une ligne marginale. Certes, la Nautilus permet à Patek Philippe de conquérir une nouvelle clientèle et contribue à améliorer les ventes, l’image et la diversification de la maison, tout en affirmant sa modernité. Mais elle ne constitue pas un succès foudroyant capable de redéfinir la marque, ni de la sortir à elle seule des difficultés des années 1970 — pas plus que de celles, d’une autre nature mais tout aussi exigeantes, qui marqueront la décennie suivante.

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