On peut débattre longtemps de ce que signifie être disruptif en horlogerie. Explorer de nouveaux matériaux ? Supprimer les aiguilles ? Revisiter un calibre ancien ? Twister ses icônes ? Chez Jaquet Droz, la disruption opère à un tout autre niveau. Depuis l'arrivée d'Alain Delamuraz à la tête de la maison en 2022, la stratégie baptisée « JD 8.0 – A Disruptive Legacy » a pris le contre-pied de pratiquement tout ce que l'industrie considère comme acquis. Exit les collections, les catalogues, les références, les réseaux de distribution classiques. Chaque pièce est unique, conçue sur mesure avec et pour un collectionneur, et remise en mains propres lors d'une cérémonie à la manufacture.
Cette position s'inscrit dans la continuité directe de ce que Pierre Jaquet-Droz pratiquait déjà au XVIIIe siècle, lorsqu'il concevait ses automates pour les cours royales d'Europe et d'Asie. Des pièces uniques, sur commande, qui relevaient autant de la prouesse technique que de l'enchantement. Alain Delamuraz renoue ainsi avec l'ADN originel de la maison, celui d'une horlogerie pensée comme un art à part entière, au croisement de la mécanique et des métiers d'art.
L'atelier comme épicentre
Ce repositionnement s'accompagne d'un changement de modèle concret. Les 160 points de vente, détaillants multi-marques et boutiques mono-marques, ont cédé la place à un unique lieu de rencontre : la manufacture de La Chaux-de-Fonds. C'est là que tout se joue, dans le dialogue direct entre artisans et collectionneurs. Le Studio 8 a été créé afin d’offrir un suivi à distance via six caméras qui permettent d'observer en temps réel le processus de création. Le collectionneur se penche ainsi virtuellement par-dessus l'épaule de l'artisan. La montre, ou plutôt l'œuvre d'art naît de cette collaboration.
Ce modèle concentre autour d'un même atelier une densité de savoir-faire rares : micro-peinture, gravure, sculpture, laque artisanale, grisaille, émail Grand Feu, sertissage, art des paillons, découpe manuelle de minéraux. Auxquels s'ajoutent, bien sûr, la mécanique horlogère en tant que telle avec les mouvements à complications, les tourbillons et les automates.
C’est à la manufacture de la Chaux-de-Fonds qu’est rendue possible la promesse de Jaquet Droz : traduire sur un cadran de quelques centimètres carrés la vision personnelle de chaque collectionneur.
Qu’est-ce que cela donne concrètement au poignet ? Trois créations récentes permettent de mesurer l'étendue du grand art made in Jaquet Droz.
Petite Heure Minute Or Rouge - Jardin Japonais : la nacre portée à l'extrême
Cette pièce est un concentré de ce que Jaquet Droz sait faire de mieux en matière de gravure sur nacre. Le cadran est intégralement réalisé dans ce matériau, non pas en applique décorative sur un fond en or, comme c'est l'usage, mais comme structure même du cadran, en nacre ultra blanche venue du Pacifique. C’est sur cette base que se déploie un jardin japonais idéal…
Au sommet, un temple traditionnel dont les volumes et les ombres sont suggérés par une couche de peinture grise semi-translucide. L'effet de profondeur est saisissant. Devant lui, 25 appliques, en majorité de nacre sculptée et gravée, composent la scène : roseaux, nénuphars, cerisier en fleurs, lanterne dont l'armature est en or jaune et dont le cabochon de nacre reflète, avec un réalisme fou, la rivière et ses carpes koï.
Les prouesses techniques sont vertigineuses. Les branches de roseaux n'excèdent pas 0,1 mm d'épaisseur. Les aiguilles passent sous le décor au dixième de millimètre près. Les yeux des carpes sont sertis de diamants de 0,5 mm. Même les zones invisibles, accessibles uniquement en glissant le regard sous les appliques grâce au verre glass box, sont gravées à la main. Un secret entre l'artisan et le collectionneur qui ont imaginé ensemble cette pièce.
Joyful Birds - Great Wall : l’exploration de l'Inflatable Art
Jaquet Droz nous plonge dans un tout autre univers avec cette pièce qui inaugure un territoire esthétique inédit pour la maison. Le point de départ est pourtant familier : les oiseaux, présents dans l'univers de la marque depuis les tout premiers automates de Pierre Jaquet-Droz au siècle des Lumières. Mais ici, deux mésanges bleues apparaissent dans un style directement inspiré de l'Inflatable Art. Les formes sont gonflées, arrondies, donnant un effet joyeux et quasi ludique à la pièce. Les fleurs qui les entourent semblent modelées directement dans la couleur. En arrière-plan, la Grande Muraille de Chine étire sa silhouette sous un soleil levant.
L’impression immédiate qui se dégage est véritablement joyeuse, amusante, des mots que l'on associe rarement à la Haute Horlogerie, et c'est précisément ce qui rend cette montre intéressante. La co-création avec un collectionneur a abouti à une pièce d'art qui assume pleinement une forme de légèreté apparente, derrière laquelle se cache une exécution d'une grande sophistication. L'assemblage du décor en relief dans un boîtier de 41 mm en or rouge 18 carats exige un équilibre subtil entre volume et lisibilité du cadran. La peinture miniature sculpte les ombres et les reflets pour donner vie à ces formes rebondies. Au dos, la masse oscillante se pare d'une applique en nacre.
Au-delà de la pièce elle-même, Joyful Birds marque le retour des oiseaux comme signature de la Maison. Non plus dans leur traitement naturaliste traditionnel, mais dans un langage résolument contemporain, destiné à se décliner dans d'autres paysages. Le patrimoine comme point de départ, l'audace comme horizon…
Petite Heure Minute Or Rouge - Colibris : la tradition naturaliste sublimée par le tourbillon
Cette troisième pièce nous emmène dans un registre différent, plus classique dans son inspiration, mais pas moins virtuose dans son exécution. Le thème naturaliste, deux colibris butinant des hibiscus, renoue directement avec le goût des Lumières pour la botanique et l'ornithologie, disciplines qui ont nourri l'imaginaire de Pierre Jaquet-Droz depuis les origines.
Le cadran en or 18 carats est entièrement exécuté à la main : fleurs, feuilles et oiseaux sont gravés puis peints en émail Grand Feu, dans des tons volontairement vifs et resplendissants. Les dégradés sont obtenus après de multiples passages au four. Les grains de pollen sont réalisés en paillons d'or. Les colibris eux-mêmes sont réalisés exclusivement en peinture miniature, mais avec un volume tel qu'on les confond aisément avec des appliques. L'épaisseur avoisine le dixième de millimètre.
À 12 heures, le tourbillon, sa cage et son pont en saphir translucide dominent la composition. Doté d'un échappement en silicium et d'une réserve de marche de sept jours – l'une des plus élevées pour cette complication – il ancre cette pièce dans la Haute Horlogerie mécanique. La boîte de 39 mm en or rouge offre au poignet ce dialogue permanent entre art et technique, entre la main de l'artisan et la rigueur de l'horloger.
Trois pièces, une vision
Ces trois créations n'ont en apparence pas grand-chose en commun. Un jardin japonais tout en nacre, des oiseaux gonflables sur fond de Grande Muraille, des colibris en émail Grand Feu sur tourbillon. Trois univers, trois esthétiques, trois collectionneurs. Mais c'est précisément là que réside la cohérence de la démarche chez Jaquet Droz. La constante n'est pas le style, mais la méthode. Chaque pièce part d'une rencontre entre deux visions, celle de l'artisan et celle du collectionneur, et mobilise l'ensemble des métiers d'art nécessaires pour lui donner vie.
Jaquet Droz a fait le pari inverse de l'unicité absolue. Force est de constater que la démarche a trouvé son public, et que la start-up de 288 ans n'a pas fini de bousculer les certitudes…