Une marque, c’est un logo, la transposition graphique de son identité auprès du grand public. Les collectionneurs le savent bien. Nul besoin de citer de noms si l’on évoque la marque à la couronne, le monogramme LV, la lettre grecque oméga, la fleur de lys ou l’étoile. Tout le monde aura reconnu Rolex, Vuitton, Omega, Louis Moinet ou Zenith.
Pour Vacheron Constantin, c’est la croix de Malte. Mais contrairement aux exemples précités, c’est un logo éminemment horloger, puisqu’il s’agit d’un composant. C’est un cas à part, à l’image du « topping tool », la machine à tailler les roues, symbole de Speake Marin. D’ailleurs, autre singularité, ni Speake Marin ni Vacheron Constantin n’utilisent plus, au quotidien, ces outils et composants dans leur production contemporaine. Pourquoi ?
Aux origines de la croix de Malte
Parce la croix de Malte est un mécanisme très ancien. Il se rencontrait principalement sur les montres de poche des 19e et 20e siècles. Son principe relève de ce que l’on appelle l’arrêtage. Il s’agit, très simplement, d’un dispositif conçu pour bloquer une fonction (donc l’arrêter) à un seuil que l’on aura défini. Le but sous-jacent est d’éviter que la poursuite de cette fonction ou de ce processus, non nécessaire ni même indésirée, ne vienne endommager le mouvement, au sein duquel les forces dynamiques, que l’on appelle le couple, doivent être parfaitement maîtrisées.
On devine aisément le lieu désigné pour ce dispositif : l’armage du barillet. L’idée est, encore une fois, très simple à saisir : la croix de Malte a pour objet d’empêcher, et donc d’arrêter, le remontage du barillet avant qu’il ne dépasse son point de rupture. La force que l’on induit au ressort du barillet par l’intermédiaire de la couronne pourrait être trop importante et le casser. La croix de Malte fixait donc une limite haute au-delà de laquelle le remontage de la montre de poche se bloquait délibérément.
Une affaire de dents
Techniquement, cette limite est aisée à comprendre. Elle se compte en tours d’armage : un tour de barillet, puis deux, trois, voire quatre, pour remonter la montre et la faire de nouveau fonctionner. Une fois ces quatre tours effectués, la croix de Malte bloque le remontage. La solution technique est empreinte de bon sens horloger : à chaque tour correspond un bras de la croix, que l’on appelle une dent. Si l’on veut autoriser un maximum de quatre tours de remontage, on utilise donc une croix de Malte à quatre dents. À cet effet, la quatrième dent est plus grande que les autres et ne pourra s’engrener avec le reste du dispositif de remontage, qui s’en trouve ainsi automatiquement immobilisé.
Quatre dents sinon rien
On comprend dès lors que la croix de Malte comportait en général quatre dents, mais ce n’est pas toujours le cas. Il faut ici saisir la différence entre héraldique et horlogerie. Ce n’est pas parce que l’emblème des chevaliers éponymes possède quatre branches que les horlogers se privent d’en concevoir avec cinq, six voire sept dents, correspondant à autant de tours autorisés du barillet.
Il existe toutefois quelques limites techniques. Dans les grandes lignes, on a rarement vu plus de sept dents, sinon la croix de Malte devient, en quelque sorte, une roue traditionnelle. Qui plus est, le risque serait alors l’arc-boutage : deux dents qui, au lieu de s’engrener proprement, viendraient buter l’une contre l’autre. Le dispositif serait instantanément bloqué. À l’inverse, trois dents ou moins deviendrait tout aussi compliqué, et n’aurait surtout pas un grand intérêt, d’autres solutions techniques étant depuis apparues pour gérer un si petit nombre de tours.
Une histoire révolue ?
La croix de Malte est aujourd’hui tombée en relative désuétude. Vacheron Constantin l’utilisait autrefois dans ses montres de poche, comme la plupart des horlogers de l’époque. Mais, au 21e siècle, son principe apparaît quelque peu archaïque, malgré sa grande efficacité et fiabilité. C’est d’ailleurs pour ces deux raisons qu’on la trouve toujours chez certains indépendants - même si ce n’est plus nécessairement au niveau du barillet que la croix de Malte est utilisée.
Urwerk en fait par exemple usage pour la rotation de ses satellites. On en trouve aussi dans les heures vagabondes, notamment chez Audemars Piguet ou H. Moser & Cie. L’horloger indépendant Ludovic Ballouard en reste le principal utilisateur : son Upside Down en comporte 12 ! Il y en a une par heure. L’homme a judicieusement employé la croix de Malte pour sa propriété sautante, nette et précise, qui permet à chacun de ses index horaires de se retourner instantanément sur lui-même à chaque heure révolue. La croix de Malte n’a peut-être pas dit son dernier mot...