L'Agefi - 1er mars 2010
Bastien Buss

Bienvenue dans un autre monde horloger. Celui de l'artisanat, de la pièce unique, de la passion sans borne, de la quête de l'excellence. Loin de la recherche à tout prix des volumes, de l'augmentation tous azimuts du chiffre d'affaires, de l'extension effrénée du réseau de distribution, des rêves de grandeur ou de l'adéquation artificielle aux grandes tendances consuméristes.
Bienvenue dans cet univers si particulier, unique, celui de Kari Voutilainen, l'horloger venu du Nord. Son nom pourrait d'ailleurs sortir d'un livre d'Arto Paasilinna, mais il ne partage a priori que la nationalité finlandaise avec le romancier. Si l'auteur, selon le titre de l'un de ses romans les plus célèbres, est parfois prisonnier du paradis, Kari Voutilainen, au contraire, s'imprègne et jouit du sien, à Môtiers, au coeur d'une des vallées horlogères. Pourquoi cette singularité, alors qu'il pourrait vendre si facilement ses talents ailleurs? A ses yeux, rien ne vaut l'indépendance. Indépendance par rapport aux contraintes des groupes horlogers, indépendance intellectuelle. En très peu de temps, le Finlandais, lauréat du Grand Prix d'Horlogerie de Genève en 2007, s'est fait un nom dans le monde de la très haute horlogerie… suisse.
Lorsqu'on évoque la Finlande, ce sont d'abord des images de lacs, de plaines, de nature préservée, de troupeaux de rennes qui jaillissent à l'esprit. Et les fameux saunas. A un niveau plus économique, c'est Nokia qui s'impose. Ce pays n'est donc en principe pas considéré comme une nation horlogère.
Pourtant, elle possède une école de renom en la matière, celle de Tapiola. Et la Finlande a aussi donné naissance en 1962 à Kari Voutilainen, horloger aux multiples talents, qui a fait ses gammes dans cette école, avant de venir s'établir en Suisse. «Cela fait plus de trente ans que je suis un passionné d'horlogerie. Je voulais y consacrer ma vie.» Raison pour laquelle l'horloger venu du Nord met le cap au sud, vers Neuchâtel, pour y suivre à l'Ecole horlogère internationale le cours WOSTEP consacré aux montres compliquées. Il est ensuite repéré par la société Parmigiani Mesure et Art du Temps, basée à Fleurier. Il y passera dix ans à perfectionner son art, avant de rejoindre à nouveau le WOSTEP pour diriger la section des montres compliquées durant trois ans. «Mais il manquait quelque chose. Je produisais déjà quelques montres dans mon propre atelier. Et je me suis dit: pourquoi pas?» La décision de se lancer en solo est prise en 2002, avec la création de sa propre société.
Kari Voutilainen est singulier à plus d'un titre. D'abord, il se qualifie d'artisan d'horlogerie d'art. Dans le plus pur respect de la tradition horlogère de qualité, à taille humaine, de la pièce unique (ce qui n'empêche pas de toutes petites séries), de la passion sans borne, de la quête de l'excellence. Les notions de croissance à deux chiffres, de gain de parts de marché, de réseau mondial de distribution, de marketing agressif ne font tout simplement pas partie de sa philosophie. Ici, c'est le travail à la main qui prévaut. Kari Voutilainen, non seulement conçoit ses projets, mais il les exécute aussi. Presque entièrement faite à la main, la production demeure strictement limitée (une quarantaine de pièces par année), l'exécution de chaque montre répondant à des exigences particulières, et chacune étant dotée de caractéristiques spécifiques. Avec cette approche qui ne laisse pas de place au compromis qualitatif, le Finlandais s'est très vite fait un nom, se hissant dans la famille restreinte de la haute horlogerie. Des pièces comme le Chronomètre 27, la Masterpiece 7 ou ses répétitions minutes ont marqué les esprits. Sa montre l'Observatoire a même remporté le Grand Prix d'Horlogerie de Genève 2007 dans la catégorie montre d'hommes.
Kari Voutilainen est en quelque sorte victime de son succès. Il n'a pas ressenti les effets du marasme conjoncturel, ayant un carnet de commande portant sur plusieurs années et donc encore du travail à revendre. Il sera d'ailleurs un des seuls horlogers qui se rendra à Baselworld sans aucune contrainte commerciale, de nécessité de passer des commandes. Il pourrait augmenter ses volumes, engager du personnel, mais cette approche serait contraire à son esprit. «A mon humble avis, mieux vaut avoir une croissance mesurée». Il ne le dira pas en ces termes, mais il est sidéré par ces horlogers qui ont cédé à la folie des grandeurs pendant la période de boom. Avec des sociétés qui ne possédaient qu'un bureau de facturation et externalisait toute la production. «Je suis si heureux dans mon établi. Si je devais produire plus de pièces, je n'aurais plus le temps de concevoir les nouveautés, de fabriquer avec l'attention requise les pièces, et de m'occuper personnellement de mes clients». Pour lui, ce dernier aspect revêt une importance toute particulière. Car nombre d'entre eux font le déplacement jusqu'à Môtiers pour le voir au travail, se faire expliquer son approche, découvrir les particularités de ses montres et finalement passer commande.
Bref, une expérience transversale participative bien loin de boutiques prestigieuses. Un concept si prisé par les grandes maisons de luxe, mais tout aussi rarement appliqué. Une vente directe qui s'adosse aussi à quelques points de vente, mais là aussi en nombre très restreints, pour ne pas dire exclusifs. A peine Singapore, le Japon et Madrid. En Suisse, c'est le détaillant A l'Emeraude à Lausanne qui le représente. Pour ses montres, le prix d'entrée s'affiche à 50.000 francs, pour grimper rapidement avec des complications.
Kari Voutilainen demande à la douzaine de ses employés la même exigence de qualité et de maîtrise qu'il s'impose. Ils doivent tout apprendre, de la fabrication des pièces jusqu'à la décoration, en passant par l'assemblage, le polissage et les finitions. Ils doivent également être en mesure de fabriquer des composants, si besoin. Une leçon finlandaise dont pourrait s'inspirer nombre d'horlogers suisses. Et que mijote le Finlandais pour Baselworld? «Vous pourrez le découvrir sur place.»