La philosophie de l'essentiel

3 minutes read
Tant qu'il y aura des hommes...

REVOLUTION #4 - Juin 2009
Louis Nardin

 

Jean-Marc Wiederrecht_325999_0

Il n'a jamais fini son école de commerce mais vient de signer le calibre de l'Opus 9 de Harry Winston, l'une des révélations de ce printemps. Il n'a jamais produit de mouvement en propre mais est à l'origine d'une pléthore de montres compliquées. Jean-Marc Wiederrecht est un artisan à part qui travaille en famille à perpétuer un état d'esprit horloger presque subversif aujourd'hui: faire simple et fonctionnel.

Les ateliers d'Agenhor, la contraction d'Atelier genevois d'horlogerie, occupent l'étage d'un bâtiment industriel gris et cubique des environs de Genève. Du palier d'en face proviennent les odeurs de croissants chauds d'une boulangerie tandis qu'au-dessous, un garage ne vend et répare que des motos Harley-Davidson. D'ici quelques semaines, l'entreprise de Jean-Marc Wiederrecht aura pourtant quitté ce voisinage hétéroclite pour investir sa nouvelle manufacture en cours de finition. Pour le moment, ses 27 employés continuent de développer et d'assembler des modules, coude à coude par manque de place.



“Tout le reste n'est que du cinéma”

Plus manuel que scolaire, Jean-Marc Wiederrecht n'a jamais terminé ses études de commerce. Il leur a préféré une formation d'horloger dans laquelle il a découvert la passion du geste juste. De sa voix calme au débit tranquille, il explique d'ailleurs que c'est de cette connaissance pratique que viennent ses inventions. “L'horlogerie se résume à partir d'un dessin pour construire un produit qui fonctionne. Tout le reste n'est que du cinéma.”

Le message se veut clair car dans sa ligne de mire se trouve l'ordinateur, un outil qui ne doit pas être à la base d'une invention. Partisan des nouvelles technologies, il refuse pour autant de s'y soumettre. Les petits trucs d'horlogers et l'expérience de l'établi constituent pour lui la science la plus fiable.


Simplicité et fonctionnalité

Spécialiste des modules - soit des fonctions additionnelles qui viennent se connecter sur un mouvement de base - l'horloger est à l'origine de montres aussi raffinées que la True North Perpetual d'Arnold & Son ou la HM2 de MB&F. Il cultive toutefois un certain scepticisme face aux montres ultracompliquées qui ont pullulé ces dernières années. A ses yeux, un mécanisme de qualité s'évalue à sa simplicité et à sa fonctionnalité.

C'est pourquoi, à l'inverse des pratiques actuelles, il prend le temps de méditer longuement sur un système pour le réduire à son expression la plus évidente. Et la recette porte ses fruits, par exemple avec la mise au point d'une dent spéciale caractérisée par une fente en son milieu. Grâce à cette forme, par ailleurs brevetée et suscitant d'intenses convoitises de la part de certaines marques, elle permet de réduire à un minimum l'ébat entre deux roues dentées, améliorant ainsi la marche du mouvement de façon significative.

A une époque où la précision devient un élément central dans la concurrence que se portent les marques, l'idée a de quoi séduire. Dans le même esprit, l'Opus 9 fascine par la pureté de ses lignes à laquelle répond une mécanique privée de tout artifice. Comme fonctions, comptez uniquement les heures et les minutes indiquées par deux chaînes de diamants. Pour les entraîner, deux roues dentées sortent du calibre Frédérique Piguet 1150 pour venir engrener latéralement les maillons. Ecartées donc les “usines à gaz” accouchées par des processeurs, l'horloger table sur le dénuement, le savoir-faire, ainsi que sur la confiance qu'il porte à ses horlogers.



Farouchement indépendant

La confiance, justement, se fait trop rare entre professionnels selon Jean-Marc Wiederrecht. Lui, qui ne fabrique aucune pièce à l'interne, fait systématiquement appel à un réseau de sous-traitants compétents patiemment tissé au fil du temps. “Un réseau équivalant à une multiplication de savoirs ; au final, je ne reçois que des pièces d'excellente qualité.” C'est sa réponse à la verticalisation prônée tambour battant ces dernières années par de nombreux stratèges du milieu.

“Je fonctionne à la façon des cabinotiers d'antan où chacun contribuait partiellement à l'élaboration d'une montre. Farouchement indépendants, ils s'engageaient totalement dans leur travail et pour leurs clients.” Cette culture horlogère est restée bien vivace: le capital d'Agenhor appartient totalement à la famille Wiederrecht qui continue de refuser systématiquement des offres d'achat.

 

Jean-Marc Wiederrecht_325999_1