On sent bien qu'Isabelle Vaudaux oscille entre soulagement et tristesse. Satisfaction d'avoir pu contribuer à sauver une cinquantaine d'emplois et un savoir-faire réputé. Peine d'avoir dû se séparer de 50 autres collaborateurs, que la représentante de la quatrième génération connaissait pour certains depuis qu'elle était enfant.
En quasi-faillite, l'entreprise genevoise Vaudaux a frôlé le pire. Mais aujourd'hui, la société de Vernier spécialisée dans la conception et la fabrication d'écrins et de coffrets haut de gamme en cuir pour les grands noms mondiaux de la joaillerie et de l'horlogerie affiche des chiffres noirs, après trois ans de pertes. Elle vient en outre d'obtenir un crédit bancaire qui lui permet d'assurer sa trésorerie, de procéder aux investissements nécessaires et d'envisager plus sereinement l'avenir.
Pour en arriver là, il a fallu procéder à une lourde restructuration. L'entreprise alors dirigée par Jacques Vaudaux et sa fille Isabelle avait pourtant démarré la décennie sur les chapeaux de roue, signant en 2000 la meilleure année de son histoire débutée en 1908. Elle réalise des ventes de 20 millions de francs et emploie près de 200 personnes. Mais les prix toujours plus bas pratiqués par les sociétés asiatiques sur les grandes séries et sur les produits à faible valeur ajoutée (raison pour laquelle des sociétés telles Pac Team, au Mont-sur-Lausanne, spécialisée dans les présentoirs et les publicités sur les points de vente pour l'horlogerie, ou la Gainerie Moderne à Fribourg, ont délocalisé leur production en Asie), couplés au fait que certains de ses clients décident de passer commande en Extrême-Orient fragilisent l'entreprise, dont la situation économique se dégrade toujours plus.
Expérience. Une personne connaissant le dossier approche alors en août 2006 Alain Blanchoud pour voir si Vaudaux peut être sauvée. L'homme qui a créé (en 1998) et dirigé (jusqu'en 2001) le Guichet pour Entreprises à Genève a l'habitude de ce genre de situation: il a restructuré plusieurs sociétés à Genève et à l'international (un groupe pétrolier).
Premier objectif: réaliser un assainissement financier important pour permettre ensuite la mise en place de diverses mesures de réorganisation. Les différentes parties jouent le jeu. «Les clients voulaient que l'entreprise puisse continuer ses activités, raconte Alain Blanchoud. Quant à l'assainissement, il a été rendu possible grâce à la participation des anciens actionnaires, ainsi qu'à l'octroi par certains fournisseurs et créanciers de délais de paiement plus longs, voire d'abandons partiels de créances.»
Un concordat extrajudiciaire est réalisé. L'entreprise est redimensionnée et change de mains. Jacques Vaudaux se retire complètement et vend ses parts à Alain Blanchoud qui devient l'actionnaire principal. Quant à Isabelle Vaudaux, elle conserve une participation et reste à la direction.
Recentrage. Deuxième étape: se recentrer sur les produits à forte valeur ajoutée. Autrement dit, surtout sur les objets uniques et les petites séries de très haute qualité. «Aujourd'hui, les clients veulent des écrins dont la qualité est à la hauteur des objets qu'ils abritent, constate Alain Blanchoud. Ils ne sont plus là simplement pour protéger la pièce, mais font véritablement partie du produit.» Pour pouvoir répondre à toutes les demandes des clients, Vaudaux offre la possibilité de réaliser les prototypes des grandes séries à Genève, puis de faire réaliser les pièces en Asie, par le biais d'un partenariat de longue date avec une société d'Extrême-Orient.
La production est réorganisée. L'entreprise met au point un outillage et une chaîne de production permettant de réaliser des petites séries, les pièces uniques restant faites à la main. «Cette industrialisation est nécessaire, sinon la main-d'œuvre est trop importante et nous ne pouvons pas concurrencer les sociétés asiatiques.»
En même temps, elle permet de répondre à la demande de certains clients qui ont toujours plus besoin de réactivité. Ce qui est évidemment plus facile à offrir quand on produit sur place, et non en Asie. D'autant que tous les métiers (gainiers, maroquiniers, menuisiers) se trouvent dans l'entreprise. Et que l'entreprise a mis sur pied un programme de formation interne dans le but d'augmenter le niveau général de compétences et la flexibilité des collaborateurs.
Difficile. Autant de mesures nécessaires, mais insuffisantes. «Nous avions besoin de pouvoir travailler avec du crédit pour financer la croissance et le fonds de roulement, et réaliser les investissements nécessaires à l'industrialisation des petites séries. Mais il est très difficile de démarcher une banque quand on sort d'une restructuration.»
La promotion économique genevoise, qui suivait le dossier, met alors Alain Blanchoud en contact avec la Fondation d'Aide aux Entreprises (FAE, née de la fusion de divers organismes de soutien genevois).
«Nous sommes entrés en matière car les conditions préalables étaient réunies: l'assainissement avait été effectué, la pérennité de l'entreprise était démontrée (notamment grâce à un carnet de commandes important) et des emplois pouvaient être sauvés», racontent Jean Métrailler et Serge Nouara, respectivement directeur et directeur adjoint de la FAE. Ils présentent le dossier à leur conseil de fondation. Qui accepte, il y a quelques semaines, de cautionner un crédit bancaire.
Reste encore à trouver une banque prête à octroyer un crédit. «Nous ne sommes pas là pour nous ingérer dans le choix des banques», relève Jean Métrailler. Même si le crédit est complètement cautionné, et ce de manière solidaire (autrement dit, la banque n'a pas besoin d'entamer une procédure de poursuite mais peut demander le solde de son crédit s'il y a défaillance du débiteur), il faut que l'établissement croie au business plan et que le prêt entre dans sa stratégie.
Signé. C'est désormais chose faite. A mi-juin, la banque Cial, qui appartient au groupe français CIC et qui désire renforcer sa présence sur le marché suisse du crédit aux entreprises, signe et permet ainsi à l'entreprise d'envisager à nouveau une croissance.
Elle redémarre sur des bases plus modestes, en raison des désinvestissements. Mais la structure est intacte (elle a gardé ses représentants aux Etats-Unis et à Dubaï) et la base de clients plus équilibrée: elle est aujourd'hui moins dépendante de quelques très grands noms et livre ses produits autant à des joailliers et horlogers très connus, qu'à des maisons plus petites.
Fondation d'aide aux entreprises
La mission première de la FAE est de favoriser les emplois. Parmi ses outils: le cautionnement de prêts ou leasings bancaires. «Nous intervenons dans les entreprises souffrant d'un déficit de fonds propres, dû notamment à la jeunesse de l'entreprise, à un assainissement qui vient d'être réalisé ou lors d'un important plan de développement», énumère Serge Nouara. Elle ne boude pas les secteurs réputés sinistrés, du moment que le dossier est solide. Parmi les entreprises qu'elle a aidées récemment: un important restaurant situé route des Acacias (quartier des affaires à Genève qui prend toujours plus d'importance), et une start-up biotech qui, après avoir levé plusieurs millions de francs, voulait un leasing pour financer sa salle blanche (le leasing étant un engagement hors bilan, il n'accroît pas l'endettement, donnée importante lorsque l'on vise, comme cette société, une introduction en Bourse).