Sylvie Guerreiro
S'il a de la suite dans les idées et sait comment parvenir à ses fins, le CEO de Roger Dubuis sait aussi qu'on ne peut installer une marque de luxe qu'en travaillant sur le long terme, en dosant ses efforts.

Jean-Marc Pontroué soigne toujours ses entrées. La poignée de main est ferme, le costume impeccable, le sourire franc, le “bonjour” net. Pas de doute, c'est un leader né. Déterminé, il finit toujours par obtenir ce qu'il veut. Mais on le sent humain aussi. Attentif à l'autre, il sait distiller les petites intentions et donner du temps même s'il n'en a pas. Cette faculté, il l'a acquise dans les avions, dit-il. C'était bien avant qu'il ne soit CEO de Roger Dubuis, du temps des petits jobs d'été. Comme tant d'autres, il s'est retrouvé à servir des cafés, mais à bord de vols long courrier, chez Air France: “À 22 ans, j'ai eu ainsi la possibilité de voyager dans le monde entier, de découvrir comment vivent les autres peuples. Je me souviens avoir demandé à un japonais: ‘Thé ou café?'. Il m'a répondu ‘Yes'. ‘Yes quoi?' ‘Yes Sir!' Ça vous montre que tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Ce que vous dites, n'est pas forcément perçu de la même manière que vous.”
De cette période, Jean-Marc Pontroué en a gardé certaines habitudes. Comme celle de se lever tôt le matin lorsqu'il est en voyage, pour faire un footing et voir à quoi ressemble la ville à cette heure-là. Ou celle de visiter systématiquement un ou deux musées. Dernier en date: le Musée Pouchkine à Moscou. “Dans la haute horlogerie, nous travaillons avec des collectionneurs; des gens sensibles à l'aspect culturel. Et la culture est une plate-forme de discussion neutre. Enfin, l'art vous offre des points de vue que vous n'avez pas dans notre business.” Pourtant, enfant, il détestait les musées...
Enfant et déjà la tête dans le luxe
Né à Vannes, en Bretagne, en 1964, Jean-Marc Pontroué y a vécu jusqu'à ses 18 ans. “Enfant, je rêvais de travailler dans le luxe et de vivre à Paris. Quand on grandit en Bretagne, Paris semble le centre du monde, LA ville du luxe.” Étonnant? Pourtant, rien dans le cocon familial ne le prédestinait à pareil monde. Son père était directeur des finances à la préfecture. Sa mère, fonctionnaire. Quant à sa sœur, elle travaille aujourd'hui dans un cabinet d'avocats.
Après l'École supérieure de commerce à Nantes, cap donc sur Paris, pour travailler chez Givenchy, d'abord via une de ses licences. Chargé d'implanter la maroquinerie dans un certain nombre de pays, il est finalement nommé directeur commercial de la marque pour toute la mode, hors parfums et cosmétiques. Résultat: des voyages, encore des voyages. L'occasion d'approfondir sa connaissance des japonais. “Aujourd'hui, on ne parle plus que des Chinois, mais on oublie que les japonais sont toujours les premiers acheteurs de produits de luxe au monde”, souligne-t-il. L'occasion aussi d'apprendre à être sans cesse créatif, réactif et à savoir gérer une équipe. Huit années passent ainsi. jusqu'au jour où, en août 2000, il est appelé par Montblanc. Il y restera onze ans, comme vice président.
Le changement de décor est total. Et la mission, autrement plus complexe. "J'avais été appelé pour m'occuper de l'horlogerie, explique Jean-Marc Pontroué. Il s'agissait de savoir comment imposer dans l'environnement Montblanc ce business modèle qui fonctionnait sur les stylos et le transposer sur les montres. Or à l'époque, beaucoup ne croyaient pas aux montres Montblanc.” Sauf que chez Montblanc − comme pour lui d'ailleurs − l'échec est une chose impossible. Et la marque peut compter sur le soutien infaillible du groupe Richement. Il y a aussi cette notion de “taille critique” propre à chaque métier et à laquelle notre dirigeant croit beaucoup: “Vous n'êtes vraiment sur la carte de l'horlogerie qu'à partir des 100 millions d'euros de chiffres d'affaires. Le tout est d'arriver à se donner des objectifs atteignables et les moyens d'y arriver.” Or, s'il y a une chose que Jean-Marc Pontroué a apprise chez Montblanc, c'est bien la persévérance et cette capacité à exister dans un environnement qui n'est pas initialement le vôtre. Quoi que, il avait déjà certaines prédispositions.
Pérenniser les fondations
Coureur assidu depuis toujours, il sait ce que “vision à long terme” veut dire. À l'heure qu'il est, il vient de faire le marathon de New York! Et ce n'est pas son premier du genre... “Je suis un coureur de fond. Ça vous oblige à gérer l'effort sur le long terme. Nous vivons la même chose dans nos métiers: il faut travailler sur le long terme pour installer une marque de luxe.” Un principe qui va de pair avec la nécessité d'être toujours cohérent avec l'identité de la marque.
Lorsque le 30 septembre 2011, Jean-Marc Pontroué quitte Montblanc pour la direction de Roger Dubuis, il est donc fin prêt pour cette nouvelle mission. Arrivé sur place un an auparavant, Georges Kern, le président, avait déjà procédé à une grande réorganisation de la manufacture horlogère genevoise. Jean-Marc Pontroué, avec qui la relation de confiance s'est tout de suite instaurée, se doit aujourd'hui de pérenniser ces fondations pour permettre à la société de poursuivre sa montée en puissance. “Il est maintenant très important d'instaurer complicité et fun au sein des équipes. Sans plaisir à travailler, on n'y arrive pas.”
Rappelons que Roger Dubuis elle est la seule manufacture au monde dont toutes les montres sont estampillées Poinçon de Genève. “À raison de 4500 montres produites par année et des ateliers totalement intégrés, elle est aussi capable d'une grande réactivité”, poursuit notre CEO. Avant d'ajouter: “La force de Roger Dubuis, c'est son audace, son esprit entrepreneurial. C'est d'avoir réinterprété un certain nombre de codes propres à la haute horlogerie, de l'avoir théâtralisée”. Cette théâtralisation va se poursuivre. L'année prochaine, ce sera au tour du Poinçon de Genève et de la collection Excalibur. Or, vous l'aurez compris, notre marathonien est du genre tenace!
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