Le mot a disparu des usages. Or, comme l'orfèvre, le fondeur, le fourbisseur, le graveur ou le brodeur, l'«orlogeur» se rapporte à une dimension originelle désignant l'horloger dans tout ce qu'il a d'artisanal et d'artistique. Comment se fait-il que les médias spécialisés ou les livres historiques fassent si peu de cas de celui que ses pairs considèrent pourtant comme l'un des derniers grands génies de l'horlogerie encore en vie? Peut-être parce qu'il a passé sa vie à enseigner son art discrètement, à l'Ecole d'horlogerie de La Chaux-de-Fonds, usant de ses loisirs pour distiller sa science chronométrique au fil de créations personnelles très peu médiatisées malgré leur haute teneur en inventivité et en innovation.
La discrétion en mode de vie. Depuis son atelier des hauts de La Chaux-de-Fonds, peuplé de quelques outils, d'un unique tour mais de trésors d'archives et de composants rares, ses œuvres, des concentrés de science chronométrique, méritent pourtant de laisser dans l'histoire une trace bien plus marquée que les quelques pièces uniques qu'il s'apprête à léguer à ses enfants. L'homme a 79 ans, il évoque sans gêne sa mort prochaine, tout en se réclamant d'une foi évangélique sincère qui croit à la résurrection et à la rédemption. Face à l'inéluctable échéance, il est donc serein, quand bien même décoche-t-il, ça et là, quelque salve impertinente contre ses trous de mémoire, sa vue qui baisse et lui interdit les travaux trop minuscules, ou contre cette assurance qui déserte peu à peu des mains jusque-là peuplées de doigts d'or. Il n'a jamais eu la langue dans sa poche – ça lui a parfois valu quelques mises à l'écart –, il n'a cessé de professer un bon sens déroutant et tranchant avec les convenances, ce n'est pas maintenant qu'il va commencer.

A 79 ans il continue à innover © point-of-view.ch
A l'heure où les éditions Antoine Simonin rééditent son livre consacré à la pendulerie, un ouvrage référence qui enseigne encore des générations d'horlogers, la ville de La Chaux-de-Fonds s'apprête à célébrer, en 2012, le vingtième anniversaire de la tour Espacité. Certes, les 125 ans de la naissance de Le Corbusier pourraient quelque peu, dans cette ville où l'urbanisme horloger est inscrit au Patrimoine de l'Unesco, préférer les architecturales célébrations aux horlogères manifestations. Alors autant prendre les devants, en rappelant que Jean-Claude Nicolet a conçu Esphor, l'horloge de cette tour, réputée comme étant un summum de simplification et d'ingéniosité micromécanique. Sur l'un des flancs du bâtiment, on peut en observer la partie visible à travers une vitrine, tout en devinant, au-dessus, la cage abritant le plus grand pendule du monde, d'une hauteur de 25 m.
L'horloge mécanique la plus simple du monde «En 1988, étant maître de la classe de rhabillage à l'Ecole d'horlogerie de La Chaux-de-Fonds, j'ai proposé la création d'une horloge unique au monde, dans le cadre d'un concours d'idées lancé par le Conseil d'Etat du canton de Neuchâtel. […] Après bien des hésitations, dues essentiellement à la trop grande innovation représentée par ce projet, l'Ecole d'horlogerie s'est lancée dans la fabrication d'un prototype de faisabilité», se souvient l'horloger Jean-Claude Nicolet, dans un mémoire dactylographié. Cet horloge étalon comporte la plupart des incroyables innovations qui habiteront le modèle construit avec la tour, comme le fait qu'elle ne contient aucun engrenage et qu'elle est d'une extrême simplicité. Une seule roue, à la fois roue motrice, roue des minutes et roue d'échappement; une étoile de 24 dents pour marquer les heures; un échappement inédit, dérivé de l'échappement pour montre créé en 1721 par Henry Sully, modifié pour l'appliquer au pendule; un pendule régulateur de 19,5 m de longueur – les corridors du bâtiment de l'école ne permettant pas d'aller plus loin; un dispositif moteur à poids et contrepoids, à chaîne sans fin, type Huygens, remonté électriquement et automatiquement.
Fierté communale C'est à partir de ce prototype et surtout de ses excellents résultats en matière de précision chronométrique que sera construite Esphor, l'horloge placée contre la tour Espacité et munie d'un pendule de 25 m de longueur. A ce jour, le plus long du monde. «A mes yeux, l'horloge d'Espacité est plus compliquée et par conséquent moins intéressante que le prototype», souligne Jean-Claude Nicolet avec cette désarmante franchise qui le caractérise et qui ne lui vaut pas toujours que des amis.

N'empêche qu'en 2012, le bâtiment de quatorze étages, qui reste encore dans l'inconscient collectif chaux-de-fonnier comme étant celui de la place Sans Nom, célébrera ses vingt années d'existence, obligeant tant la ville que le bureau Richter Dahl Rocha & associés à Lausanne, dont l'architecte responsable Jacques Richter, à trifouiller dans leurs archives et à offrir au «dernier des grands orlogeurs», un éclair de reconnaissance. «Sans aucun doute, une horloge de cette technicité est parfaitement emblématique du savoir-faire, de la créativité et du soin du détail des horlogers de notre ville et de notre région. Nous sommes fiers de l'œuvre de M. Nicolet, un atout incontestable. Elle mérite certainement d'être mise davantage en avant dans la communication faite sur et par notre ville, tant pour nos habitants que pour tous les visiteurs qui se rendent à La Chaux-de-Fonds. Nous allons réfléchir à comment mieux la valoriser et les 20 ans de la tour Espacité pourraient être une belle occasion de le faire. Cela dit, on peut la découvrir toute l'année dans une vitrine et par une fiche accessible au public au pied d'Espacité», confirme Eric Tissot, en charge de la communication de la ville.
RésuméPrix Gaïa Premier artisan-créateur à recevoir, en 1993, cette suprême marque de reconnaissance, le maître horloger Jean-Claude Nicolet est suivi dans la même catégorie par François-Paul Journe (1994), Michel Parmigiani (1995), Philippe Dufour (1998), George Daniels (2001) et Anthony G. Randall (2003). Des sommités qui lui vouent reconnaissance et respect. >Né en 1932 aux Ponts-de-Martel, il obtient sa Maîtrise fédérale d'horloger rhabilleur, puis un diplôme de technicien d'exploitation. Il s'engage chez Cortébert Watch et Zenith avant de se consacrer à l'enseignement de l'horlogerie tout en poursuivant une activité de constructeur indépendant. Souvent avec la collaboration de ses élèves, il réalise des créations surprenantes et originales. Comme l'Audacieuse, une horloge exceptionnelle munie d'un échappement à 119 coups perdus et un seul engrenage (collection MIH, Musée international d'horlogerie). Comme aussi son horloge astronomique à complications multiples (une vingtaine), considérée comme un summum de simplification, avec ses seulement 653 pièces et son système étonnant à «chaîne sans fin». Une construction à titiller les plus acharnés collectionneurs du monde. 