Tribune des Arts - Septembre 2012
Sylvie Guerreiro
Il a cette façon délicieuse de rouler les “r” et ce sourire charmeur typique des Italiens. On s'attendrait à le voir tiré à quatre épingles. Le style est bien là, sans ostentation, la veste et la chemise taillées sur mesure, avec ce petit détail au bout des manches qui ne laisse aucun doute sur son bon goût. Mais pas de cravate ni de soulier verni. Mario Peserico, directeur général d'Eberhard & Co., m'accueille confortablement assis dans un fauteuil, la barbe naissante, le col ouvert, baskets aux pieds. C'est que ce gentleman doté d'un sens aigu de la politesse est aussi un grand sportif. Depuis toujours. “Mon père jouait au tennis, précise-t-il. J'ai commencé comme ça, avec lui.” Suivirent le foot, l'athlétisme, le rugby. Aujourd'hui, malgré des nuits dépassant rarement les cinq heures de sommeil, il cumule vélo, jogging, canoë-kayak, natation et surtout, équitation.
Son père. Une figure centrale. Il lui a aussi transmis l'amour de la table et du bon vin: “Je ne résiste pas à une pizza margarita, à un grand vin blanc de Bourgogne ou d'Autriche, aux desserts style tarte Tatin, crème caramel, glace…” Difficile de le croire quand on le voit! De son père, un homme passionné, il a encore hérité de son intérêt pour l'art, surtout moderne et contemporain. “À la maison, il y avait un Rothko, du Warhol, du Pollock… Mon père était visionnaire.” C'est avec lui qu'il est allé vivre lorsque ses parents ont divorcé. A contrario de sa sœur, qui préféra le foyer maternel. Il avait 12 ans, elle en avait 9. “J'ai eu la chance qu'on me laisse le choix. Et je pouvais continuer de voir ma mère quand je le voulais, souligne-t-il. Avant cela, mes parents s'étaient toujours montrés très amoureux.” Donc pas de traumatisme post-divorce.

Mario Peserico, directeur général d'Eberhard & Co. © Tribune des Arts
À 47 ans, Mario Peserico n'est plus marié. Il n'a pas non plus d'enfants. Remarquez, il y a déjà beaucoup de monde à la maison: neuf chiens, huit chats, deux poneys et un âne. Il a toujours aimé les animaux mais ils étaient interdits de séjour à la maison familiale. Alors dès son installation plus près de la frontière suisse, il y a de cela quatre ans, il a pris ce qui ressemble bien à une revanche. “J'ai la chance d'habiter dans la campagne italienne, près de l'aéroport international de Milan et d'un grand parc naturel.” Malgré les années, il est ainsi resté proche de sa ville natale.
Journaliste et commentateur TV
À l'école, il n'avait pas besoin d'étudier pour être bon élève. Ça s'est gâté à l'université. “Là, ça ne suffit plus!” Aux cours d'économie et de commerce, il préférait le rugby. Si bien qu'un journal quotidien lui demanda d'écrire sur le sujet, puis sur les sports en général. Il passa ainsi sept années en tant que collaborateur extérieur. Une aventure qui lui permit aussi d'être commentateur de rugby sur une télévision italienne locale, Tele Nova, de travailler deux ans à la RAI, comme réalisateur en chef, et de côtoyer le célèbre journaliste et animateur TV Enzo Biagi, l'un des plus populaires du XXe siècle. “Mais je l'ai toujours fait par plaisir, nuance-t-il. Je n'ai jamais vu cette activité comme un futur métier.”
Enfant, Mario Peserico se rêvait en carabiniere, comme tous les petits Italiens. Mais très vite, la fibre commerciale se fit sentir. C'est pourquoi, sitôt le divorce avec l'université définitivement consommé, il arrête le journalisme et la TV pour intégrer le service marketing de Bols, une société hollandaise spécialisée dans les softs drinks et les liqueurs colorées. Toujours en Italie. Mais il ne reste qu'une année. Car il y a une autre passion que son père lui a léguée: celle des montres. Lorsqu'on lui offre l'occasion de travailler chez Eberhard & Co., il n'hésite pas une seconde. Nous sommes en 1993, à Lugano. Mario Peserico passe les deux premières années à sillonner l'Italie, à la rencontre des clients. Malgré un climat peu favorable. Dans ces années-là, l'Italie est victime de ses affaires de corruptions, affaires où les montres servaient souvent de “gratification”. Révélées au grand jour, elles ont plongé le pays dans une crise horlogère…
Aussi, lorsqu'il retourne au bureau, Mario Peserico est sûr d'une chose: il faut élargir le marché à l'international. Première étape: l'Allemagne qui, après l'Italie, représente le marché le plus important d'Europe en termes de distribution. Deuxième étape: l'Espagne, alors en plein développement. “L'Espagne regorge de joailleries et de chronométries indépendantes, comme nous, ce que nous tenons d'ailleurs à rester”, précise le directeur. Puis vinrent les USA, le Japon, Singapour. Actuellement, les efforts sont concentrés sur Hong Kong, “parce que c'est une plateforme pour travailler avec la Chine”, le Moyen-Orient et le Mexique.
En 1996, Mario Peserico passe des relations publiques à responsable commercial pour l'Italie. En 2005, directeur général Italie et directeur des ventes pour la Suisse. En 2009, CEO Italie et directeur général Suisse. “Je suis italien mais la société est 100% suisse”, note-il. Le siège est à Bienne et les bureaux de la création, à Lugano, sous la houlette de Barbara Monti, la présidente. “Elle conçoit toutes les montres, qui sont pour la plupart masculines et donc mécaniques. C'est rare dans l'univers macho de l'horlogerie.” Leur cheval de bataille: des montres esthétiquement différentes et techniquement innovatrices, tout en gardant un niveau de prix correct, entre 2000 et 9000 francs en moyenne. Mario Peserico est plutôt le visage de la marque, le communicateur. Il est vrai qu'il se tient toujours les bras ouverts et de face lorsqu'il s'adresse à vous… C'est d'ailleurs cette dimension qu'il avoue, en toute modestie, avoir apporté à la société, cette recherche de proximité avec le public, la presse, les clients, les “collectionnistes”, comme il vous siffle si bien.
En 3 dates...
4 décembre 1990… lorsque j'ai rencontré la personne qui a changé ma vie
1er juillet 1993… lorsque j'ai débuté ma vie chez Eberhard & Co.
-/-/-… la date de la prochaine étape importante
