Difficile d'imaginer toutes les opérations que requiert un si petit morceau de cuir. Le prix de l'excellence...

Il faut près d'une heure et demie pour fabriquer un bracelet de montre Hermès. Dont une heure rien que pour les finitions. Car tout est terminé à la main. Certaines petites séries et commandes spéciales sont même entièrement faites main. Le compteur peut alors afficher trois bonnes heures. Voilà qui situe le niveau d'excellence exigé. Basés depuis 2006 à 43 km au nord-est de Berne, au siège de La Montre Hermès à Bienne, qui renferme aussi les ateliers d'assemblage horloger où, courant 2013, s'ouvrira une section exclusivement dédiée à la montre Le temps Suspendu, les ateliers voisinent avec le stock où sont conservées toutes les peaux. Du veau, de l'alligator, de la chèvre et de l'autruche principalement. L'alligator est d'élevage, uniquement. Les fermiers sont d'ailleurs tenus de remettre 12% des œufs pris dans la nature. Pour adoucir les mœurs des prédateurs, musique et nourriture abondent. On préserve ainsi les peaux des traces de combats.
Avant d'arriver en Suisse, les peaux passent par le nord de l'Italie, dans une tannerie appartenant au groupe Hermès. Elles en ressortent “prêtes à l'emploi”, colorées, mates ou brillantes. Dans une peau d'alligator – qui coûte en moyenne 500 francs mais dont seul le ventre est utilisé – on taille quatre à cinq bracelets maximum. Les chutes iront à Paris, pour confectionner des objets d'art. Le reste sera brûlé pour fournir de l'énergie.
Avec une peau de veau, qui mesure dans les 2 m2, on peut réaliser entre trente et cinquante bracelets. Il en existe plusieurs types, comme le zermatt qui est uniquement utilisé pour l'intérieur du bracelet. Deux sont imprimés, pour créer un grain. C'est le cas de l'Epsom. Mais le cuir le plus courant reste le Barenia. Issu d'un veau de deux à trois mois – l'âge auquel il est mangé – il provient d'élevages suisses et français où il est particulièrement bien traité pour garantir la qualité de la peau. Signe distinctif: après tannage, il est trempé dans des huiles qui permettront au cuir de bien vieillir et de se patiner avec le temps. Un seul tanneur au monde le fabrique. Il est installé en France, en Alsace.
Outre l'alligator et le veau, on trouve aussi de la chèvre et de l'autruche. Et si d'ordinaire, il n'y a que la fleur (c'est-à-dire le dessus du cuir) qui intéresse Hermès, il est une chèvre très jeune dont on utilise que le côté chair, pour sa finesse extrême et son aspect velours.
Résistance sur tous les fronts
La découpe des bracelets standards se fait avec des emporte-pièce aux bords tranchants, sur lesquels on appuiera une presse. On forme alors des rectangles pour les parties extérieure, intérieure et centrale du bracelet. Cette dernière est appelée “indéchirable” ou viledon. Il s'agit d'un textile blanc très résistant. On désépaissit les peaux dans toute la surface et plus encore sur les bords, là où les cuirs extérieur et intérieur s'épouseront. C'est le “parage”. On colle les trois couches puis seulement on découpe le bracelet en lui-même, trous y compris. Même procédé pour les passants.
Puis direction la finition. La couture s'exécute à la machine, avec des aiguilles à pointe plate pour créer non pas une ligne droite mais une succession de petits obliques qui offriront plus de résistance. Tout le reste se fera à la main. On place le bracelet dans une pince et grâce aux longs fils qui en dépassent encore, on poursuit le travail de la machine, c'est-à-dire le piqué sellier. Typique de la maison, celui-ci consiste à coudre avec un seul fil mais deux aiguilles que l'on entrecroise dans le même trou. Toujours une question de résistance. Après avoir marqué les points de couture avec une sorte de “fourchette”, on double ainsi les derniers points puis on coupe le fil à ras avant de le faire disparaître en le poussant dans un trou avec un peu de colle. Pour éviter l'usure du fil avec le temps, on tape la couture au marteau. On fera pareil avec les passants. À la différence près que le passant fixe sera pris dans la couture du bracelet.
Des tranches comme une caresse
Reste à sublimer toutes les tranches. Elles sont poncées au papier de verre afin que la teinture appliquée ensuite pénètre au cœur de la matière et ne se décolle pas comme du plastique avec les années. Puis on procède au “filetage”: avec un fer chaud, on presse le long des bords du bracelet pour bien souder les trois épaisseurs, mettre en exergue la couture et assouplir le bracelet. Re-ponçage, re-teinture. Une fois secs, on enlève les surplus puis on passe la tranche au fer chaud afin de la matifier et aider la teinture à bien s'accrocher aux fibres. On frotte alors à la cire d'abeille pour donner un aspect satiné et former une protection contre la transpiration. Dernier ponçage, qui s'apparente d'ailleurs plus à une caresse, pour finir par l'application de paraffine, toujours sur la tranche, afin d'éviter que dans les pays chauds et humides, la cire ne se réactive et ne devienne ainsi poisseuse.
Dernières étapes: avec une pointe chaude, on arrondit le canal où passera la barrette permettant de fixer le bracelet à la montre et on contrôle la largeur des côtes. Enfin, pour l'authentifier, on marque le bracelet. S'il s'agit d'alligator, on le signifie par un carré qui voisinera avec la lettre correspondant à l'année de fabrication. Autant d'opérations délicates et terriblement précises qui permettent à Hermès d'égaler cette impressionnante qualité ayant fait la réputation internationale de ses sacs.
