Les garde- temps conçus par Jérôme de Witt sont parmi les plus complexes du monde. Depuis 2012, sa femme, Viviane, a repris les commandes opérationnelles d’une des toutes dernières manufactures suisses où tout est fait main. Reportage.
Elisabeth Eckert: «Au fond, monsieur de Witt, c’est quoi au juste ce tourbillon dont on vante tellement la complication?
Jérôme de Witt: En horlogerie, un tourbillon est un dispositif mécanique destiné à améliorer la précision des montres mécaniques. Il contrebalance les perturbations de l’isochronisme du balancier dues à la gravité terrestre.
Et puis la répétition minute dont vous dotez vos montres?
Cette complication permet de «lire», au plan sonore, l’heure. Deux marteaux sonnent les heures, les quarts ou les minutes, où que l’on soit dans le monde et en fonction des fuseaux horaires.»
Cet échange avec Jérôme de Witt a eu lieu lors d’une visite rarissime octroyée au «Matin Dimanche» dans une des manufactures horlogères les plus secrètes de Suisse. Tourbillon, répétition minute: c’est dire si notre entretien partait du niveau zéro de la connaissance horlogère. A notre corps défendant, une montre de cette qualité se vend entre 50 000 et 1 million de francs.

Lorsqu’on entre dans la manufacture DeWitt, hypersécurisée, on pénètre immédiatement dans un musée. «Mon mari a collectionné des tours d’horloger et des outils qui remontent au XVIIIe siècle, des pièces uniques.» Machines en bois, en métal exceptionnelles: on s’attend presque à rencontrer Louis XVI et son amour de la serrurerie. Car Jérôme de Witt, descendant de Napoléon Bonaparte, est non seulement un passionné des gardetemps, reconnu unanimement comme un génie dans le milieu très, très fermé de la haute horlogerie, mais il est surtout un homme fasciné par la mécanique et l’industrie, où le génie humain à la Vinci a engendré les révolutions technologiques du XXIe siècle.
Inspiré par l’industrie lourde!
«Tout m’inspire, nous confie-t-il. Et surtout les machines anciennes, qui, à chaque fois et même à l’heure de la robotique, peuvent être réinventées, miniaturisées à l’extrême dans une montre.» Jérôme de Witt passe visiblement son temps à observer une moissonneuse-batteuse-lieuse ou un moteur à explosion, pour en transposer les mécanismes dans une montre-bracelet.

Précision et qualité ultimes
La visite de cette manufacture d’exception – où 90% des pièces sont fabriquées à la main – continue au département des cadranniers. On y découvre des cadrans fabriqués avec plus de trente composants, des aiguilles aux diamants, des petits chiffres qui marquent l’heure, aux multiples composants «esthétiques». C’est la seule partie où des machines robotisées interviennent. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, à l’arrière, des ingénieurs qui modélisent les idées de génie de Jérôme de Witt aux programmateurs, l’homme est toujours présent.
Viennent ensuite et surtout les sertisseurs, les polisseurs, l’alchimiste de la galvanoplastie qui donne la couleur voulue à chaque élément, même microscopique, les guillocheurs (une profession en voie de raréfaction), ainsi que tous les professionnels qui montent, les unes après les autres, les complications voulues par Jérôme de Witt: le temps nécessaire à la fabrication de ces bijoux est d’environ un an. La manufacture DeWitt va fêter ses 10 ans et «l’immense majorité des horlogers qui travaillent ici nous sont restés fidèles, car c’est l’un des derniers endroits où ils peuvent pratiquer leur art», déclare Viviane de Witt. Il y a deux ans, la manufacture a vécu des jours sombres. Aujourd’hui, la maison horlogère genevoise est de nouveau en plein épanouissement, établie dans les anciens locaux de la défunte biotech GeneProt. Et pour cause. Les «fous» de montres hallucinantes, les collectionneurs et les investisseurs dans les objets de prix sont de plus en plus nombreux.