Mais tout était tranquille et je suis tombé sur un homme, assis au pied d'un arbre sur un petit pliant, occupé à affûter sa tronçonneuse. Je me suis arrêté et nous avons parlé. C'était un gars du coin, qui avait pris sa retraite, avait marié une grisonne et était propriétaire de l'auberge où j'avais mangé ma croûte aux morilles. Six mois ici, six mois aux Grisons. Mais de quel métier était-il retraité? Il me raconta qu'il était forestier. Et que par ailleurs toute la forêt alentour était sienne, 14 hectares à la ronde. Ah bon. Mais que faisait-il auparavant? Il était le forestier d'Ebauches SA. Ah bon! Comme ça, Ebauches SA avait des forêts? Oh oui, énormément de forêts.
Tout à coup, c'est comme si toute une épaisseur historique se déployait devant moi. Ou plutôt s'ouvrait sous mes pieds. Je me tenais debout sur cette route forestière que les moines avaient défrichée, j'imaginais un lourd transport d'horloge entre deux abbayes sur char à bœufs et je me disais que la richesse profonde des horlogers jurassiens tenait en fait à l'épaisseur de leurs forêts.

Le forestier me raconta que, lors de la grande crise du quartz, quand tout semblait partir à vau-l'eau, Ebauches SA vendit des versants entiers de forêts (et c'est comme ça, ai-je cru comprendre, que lui-même acquit ses 14 hectares). Les bijoux de famille historiques de l'horlogerie suisse sont donc des forêts.
Mais au coeur de la débâcle, Nicolas Hayek est arrivé et il a arrangé tout ça. Il a racheté les usines et avec elles, les forêts restantes. Notre forestier a donc continué à être forestier, mais forestier du Swatch Group, cette fois-ci. Parmi les membres de la direction de ce qui s'appelait encore la SMH, il y en avait un qui aimait tout particulièrement la forêt, Pierre Arnold, par ailleurs directeur général de la Migros. Arnold faisait appeler le forestier du groupe et celui-ci l'emmenait dans la forêt. Là, le plus puissant épicier du pays touchait les arbres et se mettait à respirer à nouveau.
Qu'en est-il aujourd'hui?
J'avoue l'ignorer. Comme j'ignore totalement le rendement d'une forêt bien gérée. Je ne connais personnellement pas de membre de conseil d'administration qui écourte les délibérations pour aller aux champignons. Et d'ailleurs, est-ce que les réviseurs du luxe sont sensibles au poids symbolique de la forêt, si ce n'est à son poids économique? Que pèsent aujourd'hui les forêts dans la balance du Swatch Group? Ou de Rolex, peut-être? Est-ce que Richemont a vendu toutes les forêts de Jaeger-LeCoultre ou la Grande Maison en conserve-t-elle? Combien d'hectares de forêts possède Audemars Piguet? Et Philippe Dufour n'est-il pas aussi garde-forestier?
Je suis redescendu la route des Moines pour m'en aller à mon rendez-vous en me demandant si c'était là un vrai sujet d'investigation.
Puis je suis allé voir comment, ici et là, on fabriquait des spiraux. En les regardant de plus près, j'ai pensé qu'ils étaient en tout point semblables aux cernes d'un tronc. Et que tous deux, arbre et mouvement de concert comptaient et inscrivaient le temps. Et je me suis dit alors que tous les horlogers devraient planter au moins un arbre. De quoi faire une forêt où se réfugier si jamais le temps venait à virer. Avec une forêt, on peut toujours se chauffer.
Pierre Maillard est rédacteur en chef du magazine Europa Star