L'Agefi - 13 avril 2012
Stéphane Gachet
La nouvelle pourrait presque passer pour anecdotique. Avec Swatch Group, ce n'est jamais le cas. L'annonce, hier, de l'acquisition du fabricant de boîtes Simon et Membrez à Delémont et de la prise de participation de 60% de la société Termiboîtes (spécialisée dans le polissage) à Courtemaîche a d'ailleurs eu un effet immédiat sur le titre, recherché hier. La direction n'a pas donné le détail chiffré de cette double transaction.
Le montant de la reprise de Simon et Membrez en particulier n'est pas communiqué. On ne connait pas non plus la capacité de production de la société, ni son chiffre d'affaires ou son carnet de commandes. Ce que l'on sait en revanche est que la société conservera sa vocation industrielle au service du secteur et continuera à servir une clientèle en dehors de Swatch Group. Le communiqué précise encore que l'ensemble de la structure en place est maintenue, soit quelque 250 collaborateurs et une équipe de direction chapeautée par Philippe Membrez, fils de l'un des deux co-créateurs. Le nom de l'entité demeure et, pour l'instant, le groupe n'annonce pas encore d'augmentation de capacités - il faut toutefois s'y attendre, toutes les filiales faisant l'objet d'investissements constants. Un scénario somme toute conforme en tous points aux acquisitions précédemment réalisées dans le domaine de la production.

La communauté des analystes a sobrement relayé les faits, hier, sans révision des attentes, s'accordant sur l'impact mineur en termes de résultats et le renforcement logique de la stratégie globale - en particulier la division production, dont le bénéfice opérationnel a augmenté de 64% en 2011, signalant la dynamique de la demande. En termes de stratégie long terme, il ne fait pourtant aucun doute que l'avancée aura son influence à l'échelle du secteur.
Swatch Group fait d'ailleurs plus que renforcer sa stratégie globale, construite sur le double pilier des marques et de l'appareil de production. L'avancée annoncée hier reflète une fois de plus la capacité du leader biennois à anticiper - ou à provoquer - la tendance toujours plus marquée à la concentration de la sous-traitance, en particulier sur tous les composants (stratégiques par nature) de l'habillage horloger, aiguilles, cadrans, couronnes, boîtes, etc. Le groupe a déjà marqué quelques étapes clé, instituant patiemment son leadership sur des domaines connexes à la maîtrise des mouvements et des assortiments - où la position dominante du groupe n'a pas fini d'être débattue. Parmi ces étapes clé, retenons la reprise du fabricant d'aiguilles Universo (La Chaux-de-Fonds), leader réputé de la spécialité. Son intégration a lieu en 2000, mais les effets continuent d'alimenter l'actualité. Fin 2011, par exemple, la direction de Tag Heuer se référait encore à Universo pour expliquer l'acquisition du fabricant de cadrans ArteCad.
L'intégration de Simon et Membrez n'est probablement pas de l'ampleur d'Universo en termes d'acquisition de leadership. L'opération n'en est pas moins de grande importance et de grande signification. Le groupe possède déjà plusieurs spécialistes des boîtes. Favre et Perret au Crêt-du- Locle, catégorisé luxe, sert entre autres Breguet, Blancpain et Léon Hatot (ainsi que d'autres marques tierces). La manufacture Ruedin (Bassecourt) se concentre sur les aciers et sert des marques comme Omega, Rado, Longines ou Tissot. Comadur au Locle est surtout connu pour ses boîtes en céramique high-tech, type Rado. Enfin l'italien Lascor, spécialisé sur la boîte or, un domaine que l'ensemble (ou presque) des marques du groupe fréquente, y compris un opérateur moyen de gamme comme Tissot, dont la production or atteint plusieurs dizaines de milliers de pièces par an. Simon et Membrez complète ainsi le portefeuille métier dans le domaine des boîtes haut et très haut de gamme, focalisé donc sur les matières nobles, or, titane, platine, palladium, voire acier haute qualité. Une spécialité qui compte déjà plusieurs marques de Swatch Group parmi sa clientèle, dont Breguet et Blancpain. La direction n'exclut pas à terme de servir d'autres marques internes.
Au niveau du secteur, l'acquisition démontrera ses effets les plus importants sur le long terme. L'empreinte de Swatch Group dans la fabrication de boîte apparait même hautement stratégique dans la perspective d'un renforcement des critères du Swiss made. La Fédération horlogère avait rappelé dans sa défense du Swissness (L'Agefi du 17 février) la nécessité de rapatrier certains métiers, en particulier les cadrans (Swatch Group possède déjà trois filiales dans cette spécialité) et les boîtes. Il faut donc s'attendre à des investissements conséquents dans ce domaine. Swatch Group anticipe par la consolidation. Les prochaines grandes étapes devront aussi passer par la création d'entités étant donné les besoins (on parle de plusieurs dizaines de millions d'unités par an) et la sous-capacité déjà enregistrée aujourd'hui. Swatch Group ne chiffre pas ses capacités internes actuelles. Elles sont vraisemblablement encore insuffisantes au vu de la croissance des ventes. Le groupe possède quoi qu'il en soit toutes les ressources nécessaires en matière de savoir- faire et il est inutile d'évoquer sa capacité d'investissement phénoménale.
