A la rencontre de Jean-Marc Pontroué

A 47 ans, Jean-Marc Pontroué est devenu Directeur général de la marque Roger Dubuis, propriété du groupe Richemont. Après 10 ans passés à Hambourg au siège de Montblanc, le Breton s'est installé à Genève, une ville qui, pour lui, représente la haute horlogerie par excellence.
Trajectoire - Printemps 2012Fabrice Eschmann

Jean-Marc Pontroué se sent chez lui sur sa terre natale, la Bretagne, mais ne voudrait plus y vivre; homme de mer, il est un amoureux fou de la montagne; extrêmement rigoureux, il déclare avoir englouti plusieurs livres économiques sur la Suisse avant de s'y installer, mais avoue dans le même souffle regretter les marchés de Noël si typiques à l'Allemagne qu'il a laissée. Jean-Marc Pontroué est un homme de contrastes. Pas de contradictions ni de paradoxes, juste de contraires, indissociables car créateurs d'équilibre. Un peu à l'image de la marque horlogère dont il a pris la tête il y a quelques mois?: la jeune Roger Dubuis, fondée il y a 17 ans à peine, a misé dès le départ sur l'autonomie, l'excellence et la tradition, des valeurs qui caractérisent d'habitude les maisons les plus anciennes.

 

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Jean-Marc Pontroué, Directeur général de Roger Dubuis © Jean Revillard

 

Sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, l'industrie du luxe a toujours attiré Jean-Marc Pontroué. L'authenticité des produits sans doute. Un mot – authentique – qui revient beaucoup dans sa bouche lorsqu'il parle des gens ou des lieux qui l'ont marqué. Comme Paris par exemple, intimement liée à l'idée qu'il se fait du luxe. C'est dans cette ville – qu'il adore et qu'il a adoré quitter – qu'il va faire ses premières armes après des études à l'Ecole de Commerce de Nantes. Une ville dont lui parlait déjà son père, Directeur des finances dans une préfecture, à chaque fois qu'il en revenait. Dès 1988, à 24 ans, Jean-Marc Pontroué s'occupe de la licence accessoires cuirs de Givenchy. Quelques années plus tard, lorsque la marque décide de reprendre la licence en direct, elle lui propose le poste de Directeur des ventes. Un fauteuil qu'il occupera pendant 4 ans avant de reprendre l'ensemble du commerce de Givenchy, une marque du premier groupe de luxe au monde?: LVMH.


Début 2000, un chasseur de tête allemand prend contact avec lui: «J'étais en pleine Fashion Week à Paris, à courir d'un défilé à l'autre, se souvient-il. Je lui ai dit que s'il voulait me voir, c'était à lui de faire le voyage de Francfort. Lorsque nous nous sommes enfin rencontrés, il m'a dit avoir un job pour moi en Allemagne. La discussion s'est arrêtée là?!» Le convaincre n'a pas été facile, même lorsque le nom de Montblanc est apparu dans les discussions. Une visite sur place a tout changé?: «Je suis tombé sur des gens extraordinaires, authentiques, les pieds sur Terre. En fait, c'était des Bretons, mais qui parlaient allemand?!» Engagé comme Vice-président exécutif pour la stratégie produits et le développement de Montblanc, Jean-Marc Pontroué s'est chargé durant 10 ans de diversifier la marque d'instruments d'écriture. À commencer par l'horlogerie. Aujourd'hui, la manufacture Montblanc installée au Locle emploie quelque 130 personnes.

Le Breton devenu allemand serait certainement encore à Hambourg à l'heure qu'il est si Georges Kern, patron d'IWC, à qui Richemont avait confié le redressement de Roger Dubuis, n'était pas venu le chercher. Depuis octobre 2011, il est ainsi devenu Directeur général de la marque genevoise.

 

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Fabrice Eschmann: Comment vous sentez-vous dans votre nouveau rôle de Directeur général de Roger Dubuis?

Jean-Marc Pontroué: Je me sens un peu comme dans une start up américaine?: chez Roger Dubuis, nous faisons absolument tout à l'interne, stratégies de communication comprises. C'est vraiment extraordinaire?! Nous avons même notre propre chef étoilé, qui fait la cuisine sur place avec des produits frais du matin. Durant le SIHH (Salon International de la Haute Horlogerie, ndlr), nous avions transformé une salle de réunion en salle de réception pour accueillir tous les soirs 25 de nos meilleurs clients. C'était magique?! Et puis, de mon bureau, j'ai la vue sur le Mont Blanc. Je l'ai d'ailleurs dit à mes ex-collègues pour les narguer. Je suis plus proche de Montblanc ici qu'à Hambourg?!

Qu'est-ce qui vous a poussé dans la haute horlogerie?
Lorsque je suis entré chez Montblanc, j'étais spécialiste du cuir et de la mode. C'est d'ailleurs pour ça qu'on m'a engagé. Il s'agissait de diversifier la marque. Puis on m'a confié le développement de l'horlogerie. Nous étions 3 personnes au début, 130 aujourd'hui. Si l'on vous dit que la chance ne joue jamais de rôle, je n'y crois pas?!

Est-ce difficile de s'identifier à une nouvelle marque après avoir développé tant de choses ailleurs?
Le dénominateur commun, c'est le groupe. Chez Richemont, nous avons beaucoup en commun?: le même sens du luxe, le même état d'esprit, la même organisation. Ce qui change en revanche, c'est la culture d'entreprise. Chez Montblanc, j'étais attaché à la valeur et à la complicité des gens avec qui je travaillais. Nous avons d'ailleurs fêté mon départ pendant deux mois?! A chaque fois, je répétais que la confiance prend du temps. Alors oui, c'est difficile de recommencer de zéro. C'est comme lorsqu'on change d'école, de maîtresse. Mais je dois dire que l'équipe de Roger Dubuis est extraordinaire, le lien s'est fait très rapidement.

Avez-vous accepté ce poste de patron de Roger Dubuis tout de suite?

On me l'a proposé au SIHH 2011. J'étais évidemment flatté, mais je dois avouer que je ne me suis jamais demandé si j'allais accepter ou non. J'étais chez Montblanc depuis 11 ans. C'est quand on est bien installé qu'on doit commencer à se poser des questions. Et puis j'ai toujours rêvé d'habiter Genève…


Pourquoi?
Pour l'horlogerie et le ski?! Le ski a toujours été synonyme de grands voyages pour moi. Or ici, en une heure, on est sur les pistes?! Et puis la montre ici, c'est comme la couture à Paris?: beaucoup en font, mais il n'y a qu'ici que l'on sait faire de la haute horlogerie. Et il faut défendre cette particularité, ce savoir-faire unique au monde qui dure depuis plus de 250 ans.


De quelle manière?
En rappelant, sans cesse, ce qu'est le Poinçon de Genève. Roger Dubuis est la seule marque – et ceci depuis le début – à respecter les critères de ce label pour l'ensemble de sa production et à faire estampiller toutes ses montres, y compris ses pièces féminines. Les gens ne le savent pas nécessairement.


Le Poinçon de Genève n'est pas assez connu selon vous?

Non. Et ce n'est pas qu'une question esthétique, mais aussi de bien-facture et de qualité. De plus, Genève est la capitale de la haute horlogerie par essence. Grâce au Poinçon de Genève, tout a été préservé ici?: les métiers, les artistes, les talents… Et le fait que tout cela soit concentré dans une ville facilite grandement les choses, comme les rencontres, qui débouchent parfois sur des projets concrets.


Le label Swiss made défend la même philosophie, non?
Rien ne me surprend plus que de voir comment le Swiss made est galvaudé aujourd'hui! Et je soutiens par conséquent toute démarche visant logiquement à renforcer les conditions d'attribution de ce Swiss made. Pour notre marque, la valeur du Poinçon de Genève est bien supérieure.
 

Vraiment?
Nous étudions de toute façon le moyen de le rendre plus visible. Il faut se rendre compte qu'un mouvement estampillé de ce label demande 40% de temps supplémentaire à produire. Il va par conséquent bien au-delà du Swiss made?!


Des réformes ont été entreprises, lesquelles prévoient de renforcer le Swiss made…
Cela va dans le bon sens. Mais Roger Dubuis est une marque de différenciation. Le client qui vient chez nous cherche un mouvement d'exception. Ce qui justifie le prix relativement élevé de nos montres, c'est le Poinçon de Genève. Pourquoi ne pas apposer «Swiss made» au dos de la montre, et «Poinçon de Genève» sur le cadran?

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Quels sont vos objectifs pour 2012?

Roger Dubuis est une marque en forte croissance et en pleine réorganisation. Il faut y aller étape par étape, s'assurer que l'étage 4 est bien sec avant de construire l'étage 5. Mais le SIHH 2012 a été un véritable succès. Nous y avons présenté les quatre univers de la marque?: Elégant, Sport, Féminin et Avant-gardiste. Avec ces 4 plateformes, on répond avec une offre produit adéquate aux 4 grands segments du marché de la haute horlogerie.


Vous avez d'ailleurs recruté pour représenter la marque, Tomer Sisley,  l'interprète de Largo Winch dans le dernier film de Jérôme Salle. Comment vous y êtes-vous pris?
Vous risquez de ne pas me croire. Le Directeur de notre filiale française à Paris fréquente avec ses enfants le même parc que Tomer Sisley avec les siens. C'est simplement comme ça que nous l'avons approché. Nous l'avons dans un premier temps invité à Monaco pour le lancement de notre nouveau modèle Monégasque, l'an dernier. Tomer a une vraie sensibilité pour les montres. Quand il commence à en parler, on ne l'arrête plus!


Vous avez vécu 13 ans à Paris, puis 11 à Hambourg, et maintenant à Genève. Où vous sentez-vous chez vous?
En Bretagne, où je suis né! J'y ai mes racines. Mais ce n'est pas un endroit où j'aimerais vivre. Je me sens bien à beaucoup d'endroits.


Qu'avez-vous gardé de la Bretagne?
L'amour de la mer, l'authenticité des gens. C'est un pays magnifique, mais dur.


Avez-vous su rester authentique?

J'essaye, même si je suis influencé par le monde dans lequel je vis. C'est pour ça qu'il est important de garder ses racines familiales et ses amis historiques qui vous ramènent à la réalité.

 

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