Stéphane Gachet
C'est probablement l'histoire la plus épaisse et la plus tourmentée de toutes les marques présentes au salon de Bâle. Une histoire de près de 300 ans à travers guerres et révolutions.
Une histoire qui passe aujourd'hui par une étape de recapitalisation. Le passage obligé deux ans après la reprise de l'affaire par deux associés d'origines françaises très lié à la Russie. L'approche est simple et ambitieuse: faire de Raketa le Hermès russe, l'objectif étant d'étendre le savoir-faire horloger à toute une collection de produits dérivés, parfum, cravates, etc. Le postulat est lui aussi simple et ambitieux: les Russes sont de grands consommateurs de produits de marque, mais la Russie manque totalement de marque domestique forte. La première phase est de redonner sa pleine visibilité à la production horlogère, entièrement verticalisée.
La direction se donne trois grandes missions pour 2012: upgrader le produit, notamment avec un mouvement automatique (accompagné d'une montée en gamme, sur des montres positionnées aujourd'hui entre 200 et 600 euros); développer le réseau commercial en triplant le nombre de points de vente actuels (essentiellement une quarantaine d'adresse en Russie, également Colette à Paris); trouver un investisseur, stratégique ou non. Sur ce dernier point, l'intention est de lever quelque 5 millions d'euros pour assurer les deux ou trois prochaines années de développement. La recherche de capitaux est pour l'instant ouverte entre la Suisse, la France et la Russie.
La marque se présente pour la seconde année consécutive à Bâle. La commercialisation a été reprise il y a huit mois. La production actuelle se monte à près d'un millier de montres par mois, pour une capacité estimée à 3000. Résiduel par rapport au glorieux passé de la manufacture.

Les racines de Raketa s'enfoncent jusqu'à la Russie de Pierre Le Grand, qui créé la manufacture en 1721 à Saint-Pétersbourg, d'abord consacrée au travail des pierres précieuses, puis à la réalisation de montres pour marques tierces. En 1962, en l'honneur de Yuri Gagarin, la marque Raketa est créée. Dans les années 1970, au top de la production, la manufacture produit jusqu'à cinq millions de montres mécaniques par année - soit l'équivalent de la capacité actuelle totale de la Suisse - et fournit la moitié communiste du monde. La maison compte alors 8000 employés, un hôpital, une école, un complexe de vacances, un hôtel sur la Mer Noire. A la chute du régime, la société est privatisée, plus pour l'immobilier que pour le savoir-faire horloger, qui tombe en obsolescence. Raketa disparait des réseaux de distribution et la production repose sur quelques maigres commandes d'Etat.
L'entité est aux portes de la faillite définitive lorsque deux associés s'y intéressent fin 2009. Le comte Jacques von Polier et David Henderson-Stewart, respectivement 38 et 37 ans, présentent des parcours professionnels contrastés (Jacques a même été correspondant pour Paris Match) et des histoires familiales denses comme les campagnes napoléoniennes, à qui Jacques von Polier doit son titre et son goût de la Russie. Ils reprennent la totalité de Raketa, soit 2000 m2 d'ateliers, 300 machines et une centaine d'horlogers hors d'âge. Une opportunité unique avec des airs de cauchemar d'un autre siècle, dans le genre pas d'argent pour le chauffage et dépression collective. L'opération est financée en direct, avec le soutien de proches. Le montant n'est pas communiqué mais il apparaît rapidement anecdotique en regard des exigences d'une vraie relance de la production. La manufacture est complète, totalement intégrée et fabrique tout en interne, y compris les organes réglant, dont le ressort spiral. Probablement un cas unique dans toute l'industrie de ce côté-ci de l'Oural - à l'exception de Swatch Group qui détient encore ce savoir-faire.

Le cas est suffisamment unique pour attirer les indispensables experts, que Jacques von Polier et son associé viennent chercher en Suisse. Un label en soit, que la marque exploite comme des testimoniaux au coeur du catalogue. Damien Sourice, 22 ans d'expérience en horlogerie, ex-chef complication chez Maurice Lacroix, Omega, Breguet. Lionel Roy, 11 ans d'expérience, ex-ingénieur produit chez Rolex et Piaget. Mathieu Marangé, 11 ans d'expérience, exingénieur chez Hautlence.
La première étape est d'assurer le renouvellement du savoir-faire. Raketa ouvre donc la première école d'horlogerie de Russie. Une vingtaine de praticiens ont déjà été formés. Le parc machines est aussi remis à jour. Plusieurs unités sont d'ailleurs rachetées à Swatch Group. Côté production, tout est remis à plat. A commencer par le stock de composants, composé de manière illogique. Jacques von Polier note par exemple une quantité astronomique d'huile inutilisable. Les pièces commencent à se mettre en place et l'intrigant puzzle Raketa se reconstruit de mois en mois.
