Tribune des Arts - Avril 2012
Sylvie Guerreiro
Nyon, 17 h 30, par une belle journée de printemps. Sous la lumière devenue plus jaune, plus contrastante, la manufacture horlogère Hublot fait l'effet d'un monolithe noir tombé de l'espace. Partout autour, les champs, les vignes. Et le lac, en contrebas. À l'intérieur, le bureau chaleureusement contemporain du CEO est impeccablement rangé. L'antre d'un homme bien organisé et pragmatique. Ricardo Guadalupe m'accueille pourtant en petit pull noir et jean foncé, les joues remplies de cette joie de vivre propre aux peuples latins. Et c'est justement ce mélange de sérieux et de décontraction qui fait son charme.

Né à Neuchâtel en 1965, de parents espagnols ayant fui le traumatisme post-guerre civile, il doit sa passion de l'horlogerie à son père. “Il était ingénieur d'exploitation, explique-t-il, et participait à la production des horloges atomiques chez Oscillo-Quartz qui servaient de référence chronométrique dans les centres météorologiques. La fabrique était juste à côté de la maison. De toute façon, quand on habite ici, on connaît toujours quelqu'un qui oeuvre dans la branche.” De là à dire que ce terreau a fait naître une vocation serait exagéré. Le petit Ricardo se rêvait plutôt en astronaute. Mais il faut croire que sa fibre entrepreneuriale a été la plus forte puisqu'il finira par intégrer une Business School, en Suisse d'abord puis aux États-Unis.
Il a 22 ans lorsqu'il revient sur les rives du Léman. Le temps de la vie active a sonné. Les portes de la société italienne Bulgari s'ouvrent à lui… précisément à ce moment passionnant où elle se lance dans l'horlogerie. “À l'époque, précise-t-il, Bulgari, c'était le superluxe et seulement cinq boutiques dans le monde. Michel Pitteloud, qui était à la tête de ce nouveau département, dirigeait une douzaine de collaborateurs.” Ricardo Guadalupe est alors Product Manager, mais comme dans toutes les petites structures, il touchera à bien d'autres domaines comme le marketing et le développement d'un réseau de distribution. L'expérience lui aura inculqué la vision italienne de l'horlogerie et le goût de l'esthétique. Lorsqu'il quitte la maison, début 1995, les ateliers suisses comptent plus de 100 employés.
Blancpain, l'étape décisive
La rencontre avec Jean-Claude Biver, la plus importante de sa carrière, a lieu en 1994, pendant la Foire de Bâle. Celui-ci est alors directeur général de Blancpain. “J'étais très impressionné. Lui, très réactif, m'a tout de suite dit que je devrais travailler dans son équipe un jour.” L'idée fera son chemin. Pour finalement s'imposer comme une évidence. “Bulgari n'était pas une maison horlogère traditionnelle comme pouvait l'être Blancpain, et ça, ça me faisait rêver.” Le voici donc nommé responsable produit dans la manufacture du Brassus. Mais ce qui, au départ, n'était qu'un lien professionnel, se mue peu à peu en amitié profonde. “Nous sommes très complémentaires. Lui, c'est le super-dynamique. Il a dix idées à la seconde. Moi, je suis plus posé, plus pragmatique. Je suis plutôt celui qui va traduire ses idées en réalité.” Et ce n'est pas le travail qui manque. Blancpain ayant été vendue au Swatch Group en 1992, beaucoup de choses sont à reconstruire. D'un autre côté, Jean-Claude Biver est un dirigeant suroccupé qui fait aussi partie du Conseil d'Administration du Swatch Group, relançant Omega, ce qui laisse toute la liberté à Ricardo Guadalupe de gravir les échelons à vitesse grand V. En 1997, il devient directeur international des ventes et du marketing. Quatre ans plus tard, l'entreprise affiche plus de 100 millions de chiffres d'affaires. C'est donc avec le sentiment du travail accompli que l'entrepreneur quitte les lieux pour combler son envie d'indépendance. Il se fait consultant et participe notamment au développement des Montres Léonard.
Mais Jean-Claude Biver n'est jamais bien loin et lorsqu'il reprend Hublot, en 2004, il rappelle son ami à ses côtés. “Une telle occasion, ça ne se refuse pas!” confie Ricardo Guadalupe. Or, Hublot s'est endormie. Tout est à refaire. Depuis vingt ans, l'entreprise n'a pas évolué. Sous l'impulsion des deux complices, elle le fera d'un coup. Fini les petites montres au bracelet fin et au mouvement à quartz. Le temps de la tonitruante Big Bang est arrivé.
Née en avril 2005, elle bousculera tous les codes, faisant entrer Hublot dans un nouvel univers fait de puissance, de sport, de matériaux high-tech encore jamais vus et de calibres mécaniques haute performance désormais fabriqués à l'interne grâce à notre monolithe planté sur les hauteurs de Nyon depuis 2008. Bâtiment que l'on doit précisément à Ricardo Guadalupe, CEO depuis le 1er janvier 2012 ( Jean-Claude Biver ayant pris le titre de Chairman). Le tout, soutenu par une image forte et un marketing innovant. Avec la Big Bang, est aussi inventée une nouvelle façon de construire un boîtier de montre: en sandwich, ce qui consiste à ajouter des éléments sur une structure centrale sans avoir à tout recréer.
“Aujourd'hui, notre objectif est de hisser Hublot au rang de marque incontournable dans le haut de gamme, avec une maîtrise quasi totale à l'interne des nouvelles matières et de nos propres mouvements, inclues les complications horlogères.” Et à voir la tournure que prennent les choses, on est en bonne voie. La société se sent déjà à l'étroit et un nouveau bâtiment devrait bientôt sortir de terre…
En 3 dates:
7 août 1999… la naissance de mon fils, Diego
mai 2008… la vente de la marque Hublot au groupe LVMH
avril 1994… ma première rencontre avec Jean-Claude Biver
