Trajectoire - Printemps 2012 Fabrice Eschmann
Ce n'est pas vraiment une boutique, ni un musée d'ailleurs; l'endroit ressemble plus à un lieu de pèlerinage chargé d'histoire: un intérieur Napoléon III richement décoré, des trompe-l'œil, du cuir de Cordoue, un immense lustre de cristal. Après trois années de travaux qui ont rendu à ce lieu son apparence d'autrefois, le Salon Patek Philippe de Genève a rouvert en 2006. Classé monument historique, cet immeuble mythique accueille aujourd'hui plusieurs dizaines de milliers de visiteurs par an. Venus du monde entier, célèbres ou anonymes, ils viennent y acheter l'objet de leurs rêves ou simplement admirer les vitrines. Le 41, rue du Rhône est en effet la seule adresse au monde à proposer la collection complète des montres Patek Philippe.

Le Salon Patek Philippe de Genève est intimement lié à l'histoire des fondateurs de la marque. Fuyant la répression russe en Pologne, le jeune soldat Antoni Norbert Patek de Prawdzik gagne la France, puis Genève en 1835 où il rejoint son compatriote François Czapek. En 1839, ils fondent Patek, Czapek & Co. Après cinq ans d'une collaboration dans l'horlogerie, les deux associés se séparent. Celui qui se fait désormais appeler Antoine Norbert de Patek propose alors à un certain Jean-Adrien Philippe, horloger parisien de talent, inventeur notamment du système de remontage à la couronne, le poste de Directeur technique dans sa firme. En 1851, l'entreprise est rebaptisée Patek Philippe & Co.
Leur adresse est alors quai des Bergues. En face, de l'autre côté du Rhône, le Grand-Quai – aujourd'hui quai Général-Guisan – charrie quotidiennement ses centaines de promeneurs, dont la toute nouvelle promenade du Lac toute proche – qui donnera naissance au Jardin Anglais – semble être la source intarissable. L'hôtel Métropole vient d'être inauguré et la rive gauche apparaît comme le nouveau quartier de luxe de Genève. La rue du Rhône n'est encore qu'une sombre ruelle bordée par les arrières salles des boutiques du Grand-Quai.

Parmi elles, l'américaine Tiffany & Co, découragée par le peu de succès que rencontrent ses montres, cherche à remettre ses locaux sur deux étages. Antoine Norbert de Patek est le premier à s'annoncer. Nous sommes en 1853, une date aujourd'hui inscrite au fronton du bâtiment. Le rez-de-chaussée est alors constitué de deux ailes reliées par une cour intérieure – 41, rue du Rhône et Grand Quai 22 – et les étages supérieurs sont occupés par des appartements.
En 1891, Patek Philippe & Co devient propriétaire de la bâtisse. Décédé en 1877, Antoine Norbert de Patek ne verra pas sa première grande rénovation. L'édifice est entièrement reconstruit par l'un des plus prestigieux architectes de l'époque, Jacques-Elisée-Goss, maître d'œuvre notamment de l'Hôtel National – futur Palais Wilson – et du Grand Théâtre. Equipé des dernières technologies – dont le chauffage central – l'immeuble de 1'200 m2 est inauguré en 1892, une date qui figure également au fronton.
Tout le personnel de l'entreprise Patek Philippe & Co est alors logé sous le même toit. Jean-Adrien décède deux ans plus tard. Le bâtiment s'élève d'un étage en 1907 pour prendre son aspect définitif. Devenue société anonyme, la marque est rachetée en 1932 par Charles et Jean Stern, alors fournisseurs de cadrans. Henri Stern, fils de Charles, prend les rênes de l'entreprise en 1958. Le 41, rue du Rhône va dès lors progressivement se vider de ses horlogers, replacés dans d'autres locaux, plus grands, à travers la ville. Le Salon devient alors un lieu très couru, où chefs d'Etats et célébrités viennent acquérir non seulement des montres, mais aussi des bijoux, des sceptres ou encore des lunettes serties de diamants.
Aujourd'hui, le Salon Patek Philippe s'étend sur deux étages: le premier réservé aux montres classiques, le deuxième aux grandes complications. Les étages supérieurs, quant à eux, ont été transformés en salles de réception ou d'exposition. Philippe Stern, représentant de la 3e génération, n'y a plus ses bureaux depuis l'inauguration en 1996 de la nouvelle manufacture à Plan-les-Ouates, dans la banlieue genevoise. Thierry Stern, actuel président, y a repris la marque en 2009. Mais le 41, rue du Rhône restera, pour longtemps encore, le lieu où tout a commencé.

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Patrick F.A. Cremers, Directeur des Salons Patek Philippe
«C'est un endroit très spécial»
Vous avez repris le fauteuil de Directeur des Salons Patek Philippe il y a deux ans. Qu'avez-vous découvert en arrivant ici?
C'est un endroit important et imposant avec une grande équipe composée de 23 personnes. Les Salons, tout comme le Musée, représentent pour la famille Stern les symboles forts de l'Histoire de Patek Philippe. Entre 40'000 et 50'000 personnes venant du monde entier franchissent chaque année ce seuil. Bien que fidèles à leur détaillant local, ils ne manquent pas l'occasion de venir visiter le 41, rue du Rhône. Certains presque comme en pèlerinage.
Il règne une ambiance très particulière ici. Le poids de l'Histoire?On sent bien la valeur de l'Histoire, plus que le poids, jusque dans les moindres détails. Nous ne fonctionnons pas ici selon une logique commerciale de vente, mais dans un esprit de découverte et d'accueil au service de la créativité Patek Philippe. Comme toutes les adresses de prestige, le lieu est impressionnant vu de l'extérieur. Une fois le pas franchi, le visiteur a tout loisir de regarder longuement les modèles en exposition et s'imprégner de belle horlogerie.
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Petra de Castro, Chargée de Relations Extérieures Salons Patek Philippe
«Philippe Stern a passé 40 ans de sa vie ici»
Quel est votre souvenir le plus marquant en ces lieux?
C'est d'abord la présence d'Henri et Philippe Stern. Une présence sans omniprésence, tout en respect et élégance. C'était pour eux comme une deuxième maison. Au quotidien, et jusqu'à présent, chacun à sa manière a su distiller à travers ses choix et décisions, les valeurs essentielles qui font la rareté et la force de cette entreprise familiale.
Une anecdote?
Un jour, une dame espagnole d'âge respectable est entrée pour faire réparer sa montre. Elle m'a confié qu'elle l'avait achetée lors de son voyage de noce à Genève. Comme cet achat important n'était pas prévu, le couple ne disposait pas sur le champ des liquidités nécessaires pour la payer entièrement. Henri Stern prit alors la décision de leur confier la montre de leur choix, contre parole donnée de régler la dette dès leur retour en Espagne. Cette histoire mémorable est restée gravée dans la mémoire de cette dame ainsi que dans la mienne, illustrant à merveille l'esprit de maison de cette époque.
