L'horlogerie avait besoin de main d'oeuvre

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Pour leur travail de master, Leana Ebel et Aline Burki se sont penchées sur l'embauche d'Italiennes dans l'industrie horlogère neuchâteloise.
Clara Marc
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La manufacture Zenith au Locle (www.zenith-watches.ch)

Elles n'étaient que quelques centaines, mais ont provoqué bien des débats. En 1946, des femmes italiennes arrivent dans le canton pour travailler dans l'horlogerie. En manque de main-d'oeuvre, les entreprises n'ont guère le choix. Mais cette nouveauté va bouleverser les repères établis, amenant son lot de craintes et de questions concernant notamment le dumping salarial, l'égalité des sexes et des origines, ou encore le secret professionnel. Durant plus d'un an, Leana Ebel et Aline Burki, diplômées en histoire contemporaine à l'université de Lausanne, se sont intéressées à ce sujet. Avec succès, puisque leur travail A l'heure des petites mains vient d'être publié aux éditions Alphil. Aujourd'hui respectivement responsable des cours de français pour personnes migrantes chez Caritas Vaud et secrétaire générale de l'Union des étudiant-e-s de Suisse, Leana Ebel et Aline Burki évoquent leurs recherches sur cette tranche d'histoire.

Pourquoi cet intérêt pour l'embauche des Italiennes dans l'horlogerie?

Leana Ebel et Aline Burki: Nous voulions nous pencher sur trois thèmes qui nous touchent de près: la migration, les femmes et les rapports sociaux. Or, nous avons constaté que l'horlogerie cristallisait ces trois paradigmes. En effet, beaucoup de femmes travaillaient dans le secteur horloger. Jusqu'à la fin des années 1950, les migrants pouvaient y travailler, mais seules les femmes pouvaient être embauchées. Ce sujet permettait également d'ancrer notre recherche dans la région, où l'horlogerie est très présente. Finalement, nous souhaitions traiter une période récente. Or les années 1950 ont été très peu étudiées.


A cette époque, pourquoi les entreprises se tournent-elles vers la main-d'oeuvre étrangère?

En 1946, l'économie suisse va très bien par rapport au reste de l'Europe, qui sort de la Seconde Guerre mondiale. Les industriels veulent produire plus, et ce dans tous les secteurs. Mais le pays manque cruellement de main-d'oeuvre. La Suisse se tourne donc vers l'étranger, d'abord vers l'Allemagne. La France estime cependant que l'Allemagne a besoin de toutes ses forces pour se reconstruire, tout comme l'Autriche. Un peu par dépit, la Suisse conclut alors des accords avec l'Italie.


Pourquoi l'embauche ne concerne-t-elle que les femmes?

Les organisations patronales craignent la fuite des secrets de fabrication de l'horlogerie à l'étranger. Elles souhaitent donc que seules des personnes non qualifiées soient embauchées à l'extérieur. Tout comme le syndicat actif pour l'horlogerie, elles estiment que les femmes sont moins aptes à comprendre ce qu'elles font, donc moins susceptibles de comprendre ces secrets et de les divulguer.


Quelles sont les résistances contre l'embauche de cette main-d'oeuvre étrangère?

Les organisations patronales et le syndicat montrent une forte résistance. Les premières ont peur pour le secret horloger, le second pour le dumping salarial et la déqualification du métier. Ils craignent la concurrence que représente à leurs yeux l'embauche de ces femmes vis-à-vis de leurs membres, majoritairement des hommes qualifiés. De plus, suite à la crise des années 1930, l'embauche est très réglementée dans l'horlogerie. Cela explique aussi le blocage. Au fil des rencontres, les deux parties arrivent à des accords et la situation se détend.


Qui sont ces femmes?

Elles sont plutôt jeunes et bénéficient d'un permis B, qui dépend de leur travail. En cas de licenciement, elles doivent repartir en Italie. Cela rassure donc les autorités, car des problèmes sociaux ou de chômage ne se posent pas. Cette situation va également à l'encontre du cliché selon lequel les femmes suivent leur mari dans la migration. Elles ont un permis de résidence, et certaines font même venir leur époux. Pour une partie d'entre elles, la migration aura été une ouverture. Pour d'autres qui avaient déjà un métier en Italie, cela aura plutôt été un recul.


Quels métiers occupent-elles?

Elles travaillent essentiellement dans les ateliers d'ébauche, c'est-à-dire la phase où les pièces ne sont pas encore assemblées. C'est un domaine généralement plutôt féminin, car il demande de la minutie. Selon la pensée de l'époque, ces travaux de petites mains correspondent à des facultés naturellement féminines, et donc moins rémunérées.


Quelles sont leurs conditions de travail?

Le syndicat insiste beaucoup sur l'égalité des salaires entre Suissesses et Italiennes. Pourtant, nous nous sommes aperçues qu'avec l'arrivée de ces dernières, toutes les femmes devaient progressivement produire plus de pièces pour toucher leur paie! Les Italiennes qui arrivaient en Suisse étaient mises sous pression: si elles n'atteignaient pas leur quota, elles étaient licenciées. Elles s'adaptaient donc aux nouvelles cadences. Cette situation pouvait d'ailleurs créer des tensions au sein des ateliers.


Vous avez consulté de nombreuses archives, l'accès a-t-il été facile?

Sur une douzaine de demandes, deux entreprises nous ont ouvert leurs portes: Tissot et Zenith, au Locle. Certaines nous ont répondu qu'elles n'avaient rien – ce qui est tout à fait possible –, d'autres n'ont pas donné de raisons. Il y a une certaine résistance: la marque et la réputation sont très importantes dans l'horlogerie. Toutes les entreprises ne font pas confiance aux chercheurs. L'une des associations patronales horlogères a également refusé notre requête, et l'association qui est maintenant Economiesuisse ne nous a pas laissées toucher à certains cartons. Source: Le Courrier 3.1.2009
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