Sourires et mouvements
Les années se suivent et se ressemblent pour l'horlogerie suisse. A l'heure d'entamer ce nouveau millésime que beaucoup annoncent déjà comme prometteur, les mêmes questions lancinantes peuvent être posées. Les horlogers suisses sont-ils à même de répondre à la demande et, pour beaucoup, sur quel outil industriel peuvent-ils s'appuyer ?
Dans l'immédiat, alors qu'on attend avec impatience les chiffres définitifs de 2007, on s'apprête déjà à fêter dans l'allégresse un nouveau record historique. La barre des 15 milliards de francs à l'exportation devrait avoir été franchie sans difficulté. Et la profession lorgne déjà sur les résultats 2008 : les plus optimistes prédisent une nouvelle année record, les plus prudents pencheraient volontiers pour le statu quo. Plus qu'une prédiction, cette seconde attitude tient davantage du souhait que de la boule de cristal. Car pour beaucoup de fabricants, la seule véritable question demeure de savoir comment – et dans quelle proportion - ils pourront produire ce qui va leur être commandé. Heureuse industrie que celle qui se permet de souhaiter un ralentissement… de la croissance !
En réalité, cette attitude est le reflet du déséquilibre et de la faiblesse de l'outil industriel de nombreux fabricants. Pour vendre des montres mécaniques – celles qui portent aujourd'hui le succès de l'horlogerie suisse – il convient de pouvoir les équiper de mouvements. Donc de disposer de ces précieux moteurs mécaniques. Pour avoir été mal analysée et mal anticipée, cette lapalissade est pourtant le talon d'Achille d'une multitude de marques actives tant dans le moyen de gamme que dans les segments supérieurs. Sans parler de celles qui s'ébrouent dans des niches stratosphériques et qui sont, pour certaines, guère mieux loties.
Depuis que le Swatch Group de Nicolas G. Hayek a fait savoir en 2002 à la planète horlogère qu'il ne souhaitait plus livrer de mouvements en kits, les initiatives se sont multipliées et quelques alternatives ont tenté de voir le jour. Mais force est aujourd'hui de constater que l'on est loin du résultat annoncé par quelques agitateurs patentés. Si certaines marques parmi les manufactures les plus en vue ont encore accru leur verticalisation en intégrant la production de l'essentiel des composants, bien d'autres en sont encore à chercher des solutions. Si les choses avaient réellement changé, si le rapport de force s'était un tant soit peu modifié, le Swatch Group ne pourrait plus se permettre l‘arrogance qui est la sienne aujourd'hui. Vous avez commandé 500 mouvements chronographes en 2007, on vous en a livré 50 et vous êtes prié de dire merci. Rien de tel pour freiner la concurrence...
Et lorsque de nombreux fabricants seront enfin à même de produire leurs propres mouvements – évidemment à des prix élevés – ETA aura tout loisir de desserrer l'étau. En 2008, les plus beaux sourires de l'horlogerie suisse pourraient bien être encore ceux du clan Hayek !
Michel Jeannot
Source : Gold'Or (février 2008)