
Ironie du sort, le 28 juin dernier, le jour même du décès de Nicolas G. Hayek, un communiqué annonçait la fin de la deuxième campagne de restauration du Petit Trianon à Versailles de la part de Montres Breguet, la marque qu'il avait rachetée en 1999 et dont il avait tenu à s'occuper personnellement après sa démission de la présidence du conseil d'administration du Swatch Group en 2003. Un pot de fin de chantier était même prévu... En quatre années après son rachat en 1999, il avait multiplié le chiffre d'affaires par dix et le bénéfice par trente de cette belle endormie, comme on surnommait la marque à la forte charge historique et culturelle fondée en 1775. Montres Breguet était son joyau, “un énorme joyau qui se développe incroyablement bien”, avait-il déclaré dans un livre-interview, au-delà de la saga Swatch, paru en 2006. Il était donc logique que Nicolas G. Hayek exerça son mécénat par le canal de cette marque. Et dans ce domaine, il avait un autre joyau...
Le Petit Trianon sublimé
Blotti tout au fond du parc de Versailles, non loin de son frère le Grand Trianon, le Petit Trianon est un bijou d'architecture Louis XV signé de J. A. Gabriel qui l'acheva en 1768. Un domaine né de la passion royale pour la botanique et l'agronomie. En 1774, Louis XVI offrit ce qui était aussi une ferme et un petit théâtre, à sa femme Marie-Antoinette, alors âgée de 19 ans. Cette même reine devait d'ailleurs recevoir une montre Breguet perpétuelle à répétition et quantième commandée en 1782 par un de ses admirateurs mais qui ne fut achevée qu'en 1827, soit trente-quatre ans après sa décapitation. Et le Petit Trianon devint vraiment “son” palais. Ce qui s'était traduit notamment, au fil des campagnes, par la restauration du décor d'origine, l'aménagement d'espaces muséographiques, la remise à neuf des installations techniques, la réfection des perrons et des ailes Est et Ouest. Ont suivi le nettoyage de la façade Sud ainsi que la restauration des guérites encadrant les grilles de la cour d'honneur.
“Un des plus beaux jours de la vie de Nicolas G. Hayek a été certainement la soirée du 24 septembre 2008, lors de l'inauguration du Petit-Trianon, à la fin de la première campagne. Je ne l'oublierai jamais”, confie Emmanuel Breguet, unique représentant de la septième génération des Breguet, directeur de Breguet France et du patrimoine. “Il était absolument radieux. Il aimait beaucoup ce bâtiment qui est à taille humaine. Il appréciait aussi le fait de pouvoir réaliser une restauration dans sa totalité, conçue comme un tout. Il aimait bien mener des projets à lui tout seul. Il considérait qu'il avait le devoir de faire quelque chose pour le patrimoine européen. Il estimait que c'était un départ, mieux une vocation, de protéger le patrimoine. Il avait d'ailleurs fait ses études en France.” Ainsi, Nicolas G. Hayek était-il un homme très sensible aux séductions de l'histoire et de l'art. “Il buvait du petit-lait quand je lui racontais des anecdotes sur les hommes de lettres, les musiciens, les rois et les reines qui furent clients de Breguet”.
Entrée au Louvre...
Nicolas G. Hayek n'aura malheureusement pas vu la fin des travaux d'un autre chantier de rénovation tout aussi prestigieux, celui d'une section du Louvre, cette ancienne résidence royale devenue musée à la fin du XVIIIe siècle. L'aile nord de la Cour Carrée, côté rue de Rivoli, est l'objet de tous les soins de la part de Montres Breguet qui restaure et réaménage les salles du Conseil d'Etat et le Salon Beauvais, qui, fermés pendant des années, accueilleront à l'horizon 2012, les objets d'art et le mobilier des XVIIe et XVIIIe siècles.
Ces mêmes murs chargés d'histoire et d'art avaient servi de cadre, au cours de l'été 2009, à une grande exposition rétrospective autour de l'œuvre d'Abraham-Louis Breguet (1747-1823), grâce à des prêts exceptionnels comprenant montres, pendules et instruments de mesure, accompagnés de portraits, pièces d'archives et brevets d'invention. “L'homme, souligne Emmanuel Breguet, a vécu de 15 à 77 ans à Paris, sauf pendant deux années au plus fort de la Révolution française où il s'est réfugié en Suisse.” Cette exposition, qui doit tourner par la suite à travers le monde, avait attiré plus de 110 000 visiteurs. Et Nicolas G. Hayek avait été nommé membre d'honneur du Cercle Charles Cressent, du nom d'un grand ébéniste français, réunissant des amateurs et des collectionneurs d'art du XVIIIe siècle ainsi que des mécènes. Autre distinction: le Ministère français de la Culture et de la Communication le nomma grand mécène.

... et à Topkapi
Nicolas G. Hayek a été un des initiateurs d'expositions dans des lieux à forte charge historique et culturelle. En 2004, c'était l'Hermitage de Saint-Pétersbourg. Et cet été, ce fut le palais de Topkapi, à Istanbul, résidence des sultans, clients de Breguet depuis Selim III (1789-1807). “On n'en revient pas, une grande foule a afflué tous les jours dans cette Salle des Scribes où étaient exposées juste 36 montres ottomanes”, s'exclame Rodolphe de Pierry, du marketing Breguet, qui précise même que les coupures de presse pour l'occasion, ont dépassé les 23 centimètres d'épaisseur!
Festival de Lucerne
Nicolas G. Hayek aimait aussi beaucoup la musique. “Il avait une vraie culture musicale, des goûts très éclectiques et il appréciait beaucoup Mozart, note Emmanuel Breguet. Il voulait qu'il y ait toujours de la musique, avant, pendant et après ses réceptions.” Trois grandes manifestations internationales se sont partagé son cœur. Dont, depuis 2002, le Concours de Genève, dans un partenariat cristallisant la rencontre de la Haute Horlogerie et de la Musique. Ou encore le Festival d'été de Lucerne, comme sponsor principal. A ce titre-là, il a notamment parrainé en 2009, la grande soirée du Requiem de Mozart, sous la direction de Philippe Herreeweghe. Dernier inscrit sur la liste: le Los Angeles Philharmonic, qui, sous la direction d'Esa-Pekka, mêle, comme Breguet, tradition et modernité. “Breguet comptait aussi parmi ses clients d'illustres musiciens comme Serguei Rachmaninoff et Arthur Rubinstein”, aimait-il rappeler.
Musée place Vendôme
Enfin, dans ce survol sélectif du mécénat de Nicolas G. Hayek, il faut évoquer, en conclusion, le musée Breguet de Paris qu'il a fortement voulu et qu'il inaugura il y a juste dix ans, le 13 septembre 2000, au cours d'une de ces grandes cérémonies dont il avait le secret. Par la suite, le musée fut considérablement agrandi et enrichi en 2007. Situé chez Breguet, place Vendôme, dirigé par Emmanuel Breguet, il présente, aux côtés de documents d'archives, une collection qui s'accroît constamment et qui comprend plus de 100 montres anciennes, dont la réplique exacte de la montre de Marie-Antoinette qui a nécessité trois ans et demi de travaux. L'originale, qui avait été volée, a repris sa place dans un musée, à Jérusalem.
Et voici que le flambeau du mécénat est repris par le petit-fils, Marc Alexander Hayek, 39 ans, le fils de Nayla Hayek. Le nouveau président des Montres Breguet a un solide appétit pour la culture. Et déjà Montres Breguet annonce la restauration, en Suisse, de la pendule sympathique du roi Louis-Philippe, propriété du Mobilier National à Paris. Et concernant la poursuite de la rénovation du Petit Trianon, les tractations sont ouvertes...
Merci, Nicolas G. Hayek, d'avoir aussi ajouté à la beauté du monde.
Sa vie en 6 dates
1928: Naissance à Beyrouth au Liban, d'une mère maronite libanaise et d'un père américain, professeur à l'université américaine de Beyrouth.
1986: Président et directeur du Swatch Group.
1998: Il invente le concept de la mini-voiture Smart, en collaboration avec Mercedes-Benz.
1999: Nicolas G. Hayek rachète le groupe français d'horlogerie de luxe Breguet et en prend la direction.
2003: Il transmet la direction du Swatch Group à son fils G. Nicolas Hayek et reste président du conseil d'administration.
28 juin 2010: Nicolas G. Hayek décède subitement d'une crise cardiaque, alors qu'il travaillait dans son bureau à Bienne. Sa fille, Nayla Hayek, est nommée présidente du conseil d'administration du Swatch Group le 30 juin.
