Musée International d'Horlogerie - Journal de l'exposition "Chercher midi à 5 heures"
A la fin du XIXe siècle, diverses propositions émanant des milieux scientifiques tentant de réintroduire une division du temps décimale sont discutées lors de grandes conférences telles que la Conférence générale de l'Association géodésique internationale, qui a lieu à Rome en 1883, la Conférence internationale sur l'uniformisation des longitudes et de l'heure de 1884 à Washington, et lors du Congrès international de chronométrie, qui a lieu à l'Observatoire de Paris en 1900.

En référence au temps décimal mis en place à la Révolution à la fin du XVIIIe siècle, qui divisait le jour en 10 heures, l'heure en 100 minutes et le cercle en 400 grades, plusieurs membres de sociétés de géographie et d'horlogers proposent des systèmes qui permettent de concilier la division décimale du cercle avec la division de l'heure.
Les raisons d'un changement
La question de la réintroduction de l'heure décimale s'insère dans le contexte de l'unification des longitudes et des heures. Dans les débats, elle se mêle à la question de l'heure universelle - proposition d'introduire une heure universelle à côté de l'heure locale, et à la question des longitudes : besoin de calquer l'heure sur la circonférence de la Terre afin de faciliter les calculs. La décimalisation de l'heure et des angles unifierait également les poids et mesures, qui depuis la Révolution, restent l'exception, les autres mesures ayant été transformées en unités décimales.
La préoccupation principale de tous les promoteurs de l'heure décimale est de mettre en concordance directe les divisions du temps et de la circonférence de la Terre. Pour les défenseurs de l'heure décimale, il est indispensable que les mesures du temps concordent avec les mesures angulaires. De plus, le système duodécimal associé au système sexagésimal ne répond plus aux exigences de rapidité et de précision dans les opérations mathématiques. L'introduction de l'heure décimale faciliterait ainsi les calculs, tout en amenant une plus grande précision correspondant aux exigences scientifiques.

Quels changements ?
Conscient des difficultés liées aux changements profonds engendrés, Joseph de Rey-Pailhade propose dans un premier temps d'introduire l'heure décimale uniquement pour la science et d'attendre que le public s'y habitue avant de l'introduire dans la vie quotidienne. Il est indispensable pour lui de réorganiser les unités de toutes les grandeurs, sans exception. Il considère, à l'inverse de ses détracteurs, que l'établissement d'un bon système duodécimal demanderait plus de travail que de terminer le système métrique décimal entrepris à la fin du XVIIIe siècle à la Révolution.
Ainsi, dès la fin du XIXe siècle, plusieurs essais de l'application du système décimal voient le jour : entre 1898-1899, le service hydrographique du ministère de la marine met à l'étude des chronomètres basés sur la division décimale de la circonférence. Les résultats sont jugés excellents grâce aux chronomètres décimaux fournis par les constructeurs français. Un député du Tarn dépose en outre une proposition de loi tendant à l'adoption officielle du système de l'heure décimale en France.

A l'instar de celui lancé en 1793 par la Convention, un Concours international d'appareils d'horlogerie gradués suivant le système décimal est organisé en 1898, auquel participent plus de vingt horlogers provenant de divers pays, dont E. Francillon de l'entreprise Longines, qui propose une montre à cadran décimal, ainsi que Louis Leroy, avec une montre double-face à deux cadrans, l'un décimal et l'autre basé selon le principe duodécimal.
La société Louis Leroy et Cie, installée 7 Boulevard de la Madeleine à Paris, est l'entreprise qui produit le plus de garde-temps décimaux destinés à diverses institutions scientifiques telles que le Service Hydrographique de la Marine française ou le Club nautique de Nice. Plus d'une centaine de montres décimales métriques avec aiguille de seconde centrale sont produites entre 1898 et 1910.
En 1910, le Comité de propagation des méthodes décimales adresse au ministre de l'instruction publique à Paris une pétition lui demandant de bien vouloir commander, au travers d'un concours, cent montres décimales à trotteuse centrale. Les montres sélectionnées seront destinées à être réparties ensuite dans les établissements d'enseignement, les sociétés scientifi ques et sportives dans le but d'être étudiées.
Afin de tester pratiquement les instruments et horloges basés sur le nouveau principe, le Club nautique de Nice organise en 1911 une course entièrement réglée par le temps décimal. Les personnes présentes reconnaissent que l'application de la division décimale peut rendre des services à la science et aux sports, tout en permettant une plus grande exactitude.

Les obstacles rencontrés
Si pour ses promoteurs l'heure décimale présente des avantages pour les calculs scientifi ques, ses adversaires relèvent plusieurs inconvénients à ce système. Le premier est que les chiffres du cadran ne se trouvent plus sur l'axe horizontal et vertical (12h – 6h et 3h – 9h), ce qui ne facilite pas la lecture de l'heure. De plus, tous les calculs accomplis dans les sciences physiques et exactes reposant sur la division en 24 heures et la seconde sexagésimale, il faudrait alors tout recalculer selon le nouveau système. En France, la rédaction de la “Revue chronométrique” reconnaît les avantages de l'heure décimale, mais considère comme impossible le remplacement du système actuel. Selon Claudius Saunier, rédacteur de la revue, l'application de l'heure décimale à la montre demande un cadran trop grand pour indiquer à la fois les deux divisons de manière lisible. Les facilités obtenues pour le monde scientifi que seraient minimes par rapport à la complexité et à l'étendue des calculs à effectuer. En résumé, la réforme de la division du temps est logique, mais vouloir la faire aboutir serait une trop grosse perte de temps. En Suisse, la rédaction du “Journal suisse d'horlogerie” reste sceptique face aux propositions de J. de Rey- Pailhade. Elle défend le système ayant pour base le 12, tout en étant consciente des problèmes qu'il engendre.

Modeste Anquetin, ancien membre de la Société de géographie, relève que les révolutionnaires ont voulu assujettir au système décimal les mesures des mouvements célestes, de la durée de la vie, de la rotation de la Terre, c'est-à-dire la mesure du Temps, ce qu'il nomme l'âme de la Nature. Il souligne que le Temps et l'Espace sont les deux principes supérieurs par lesquels nous vivons et dans lesquels nous agissons. Ils sont liés toutefois par une dualité et ne se ressemblent pas. Ainsi, s'il a été possible de décimaliser le système métrique pour les choses matérielles, ce n'est pas le cas pour le Temps.