Quand Genève était un grand atelier

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Au XVIIIe siècle, horlogers, orfèvres, bijoutiers et ouvriers de métiers annexes formaient un ensemble dispersé dans une multitude de petits «cabinets» concentrés sur la rive droite du Léman et du Rhône.

Au XVIIIe siècle, horlogers, orfèvres, bijoutiers et ouvriers de métiers annexesformaient un ensemble dispersé dans une multitude de petits «cabinets»concentrés sur la rive droite du Léman et du Rhône.

parEstelle FALLET,conservatricedu Muséede l'horlogerieet de l'émaillerie à Genève

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Fred Boissonnas, «Horloger à l'Etabli», photographie sur papier sépia, vers 1890. Musée de l'horlogerie et del'émaillerie. Inv. MHE AD 3861.

La «Fabrique». Ce vocablerégional, voire local, apparuvraisemblablement au débutdu XVIIIe siècle, désigne laréunion des activités engendréespar l'exercice de l'horlogerie, l'orfèvrerie, la bijouterieet des métiers connexes à cesindustries, basées sur le travaildes métaux précieux (gravure,guillochage, émaillerie, confectiondes aiguilles, étuis et boîtes,ressorts, fusées, coqs, chaînes…).La Fabrique fonctionnesur la base des relations entretenuesentre des personnes, destechniques, des réseaux decommerces, voués aux arts de lamesure du temps, à la décorationd'objets d'art, à la bijouterie.Cet ensemble d'activités esten outre circonscrit à un territoire:un quartier et ses alentours,une cité, à l'exclusion de ses campagnes. La Fabriquetravaille desmatières premièreslégères, d'abord de source indigène:l'or est fourni par les orpailleursactifs sur le Rhône et l'Arve, l'argent provient de laTarentaise… La Fabrique offrela plus-value de sa maind'oeuvrehautement qualifiée àune production vouée d'embléeà l'exportation. Cette maind'oeuvreest composée d'artisans,entourés de leurs ouvriers,apprentis et compagnons.
Enfin, le terme de Fabriqueexclut l'idée de la manufactureréunissant plusieurs dizainesd'ouvriers sous la même disciplineet écarte de même l'idéede l'usine produisant mécaniquementen séries: au contraire,le travail est réparti dans unemultitude de petits ateliers,sous le régime de l'établissageet de la division du travail. Et, siGenève possède sa Fabrique,«La Chaux-de-Fonds, que l'onpeut regarder comme une seule Manufacture» [K.Marx, Le Capital,1867], ou d'autres citéshorlogères fonctionnant sur le mode de l'établissage, n'adoptentpas le terme de «Fabrique», qui reste définitivementlié à la Cité de Calvin.

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Illustration tirée du livre de E. Jaquet, «Le Cabinotier genevois». Atelier dugraveur Louis Vallot. Genève, vers 1900.

Aux origines du terme

Au XVIIIe siècle, Genève offrele portrait d'unemétropole horlogère,bien que, outre l'horlogerieet la bijouterie, la cités'adonne encore à l'indiennage,aux dorures et aux finances.Mais les financiers sont peunombreux, tandis que les horlogers,bijoutiers, graveurs, peintressur émail… sont légion. Ilssont en outre concentrés sur larive droite du lac et duRhône, àSaint-Gervais: sont considéréscomme «hors ville» les ouvriers actifs aux Pâquis, à Plainpalais,aux Eaux-Vives. «Visitez lequartier de Saint-Gervais,toutel'horlogerie de l'Europe y paraîtrassemblée. (…) Aux Pâquis,aux Eaux-Vives, le bruit etl'aspect des fabriques d'indienneset de toiles peintes semblentvous transporter àZurich. (…)»[J. J. Rousseau, Lettre àd'Alembert sur les Spectacles, 1758]. Un mémoire genevoisde 1798 précise: «Nous avons(…) la Fabrique d'horlogerie la plus complète qui existe, sansavoir des fabriques proprementdites. La ville entière lui sertd'atelier. Les horlogers de Genèvetravaillent en hommes libres.Ils sont tous plus oumoinsartistes. (…)» Les ouvriers de laFabrique sont nommés "cabinotiers», en référence à leur lieude travail, «le cabinet», c'est-àdirele petit atelier. Celui-ci estinstallé le plus souvent sous lefaîte des maisons étroitementaccolées du quartier de Saint-Gervais.
Les marchands et établisseurs,pourvus d'importants capitaux,sont les moteurs descomptoirs de la Fabrique: ils fournissent argent et matièrespremières aux artisans auxquelsils passent commande; ils véhiculentles goûts de la clientèle,gèrent la demande et influencentl'offre directement, en organisantla vente sur les marchésles plus lointains. Les Foiresde Genève, passé leur éclatmédiéval, trouvent là un relaisefficace.

Vartan ressuscitela Fabrique

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Rang du haut, de gauche à droite: Moufid, Martin, Pierre, Vartan, Ramon, Jean-Claude, Jean-Claude. Rang du bas, de gauche à droite: Jean-François, Roger, Pierre-Michel, Claude, Stéphane. Tous veulent ressusciter la Fabrique.

Depuis le XVIe siècle, l'horlogerie et l'orfèvrerie genevoisesont été formées d'une constellation de métiers et de nationalités.Une particularité qui existe encore aujourd'hui mais qui,sous la pression des grands groupes risque de disparaître. Patronde lamanufacture FranckMuller,Vartan a décidé d'agir pour quese perpétue cette tradition genevoise.D'une part, il a installé dansplusieurs endroits de la ville, de petits ateliers dans lesquelstravaillent des horlogers face au public, afin de rappeler quelleminutie et dextérité sont requises par ce métier et de démontrerque la fabrication d'un mouvement nécessite des heures detravail. D'autre part, il vient de décider de lancer une manufacture manufactured'ébauches sous le nom de «Ebauches à Tous SA» afin, d'icideux ans, de fournir des ébauches genevoises à tous ceux quivoudront en acheter, sans aucun ostracisme.Marquées du sigle «Ebauches de Genève», ces bases demouvements permettront de développer à Genève tous les métiersinduits naturellement: finisseurs, régleurs, etc., qui sontactuellement groupés surtout dans le Jura.Vartan reprend ainsi leflambeau de quelques grands promoteurs de l'horlogerie genevoisecomme le père de Jean-Jacques Rousseau ou encore lephilosophe Voltaire.

G. T.

Tribune des Arts - No348 - Février 2007

 

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