Il y a une vie en dehors du Kremlin

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Georges Nivat croit plus que jamais en une renaissance culturelle de cette Russie à la fois proche et lointaine.

Tribune des Arts - Juin 2009
Propos recueillis par Michel Bonel

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Auvergnat d'origine, Georges Nivat n'a fait que changer de montagnes, lorsqu'il est venu s'installer, il y a plus de trente ans en Haute-Savoie, sur une sorte d'acropole face aux cimes de la chaîne du Mont-Blanc et à la plaine du Faucigny, qui a été longtemps une zone frontière entre la France et l'Italie, explique ce passionné de civilisation russe qui sait que celle-ci s'explique aussi par la géographie. Il connaît tous les recoins de son décor de vie étalé à perte de vue sous nos yeux. Tout aussi bien que les quelque 11 000 livres sur la russie qui tapissent sa bibliothèque, juste interrompus par un tableau stylisé d'un monastère de Serbie.


Comment avez-vous attrapé le virus russe?

Très simplement, à l'âge de 16 ans, dans ma ville natale de Clermont-Ferrand, où j'ai fait la connaissance d'un relieur réfugié de nationalité russe, Georges Nikitine. Je garde de lui trois merveilleuses reliures. Sans lui, je n'aurais peut-être jamais rencontré cett e langue dont l'inventivité poétique m'émerveille tous les jours. Il m'a tellement impressionné que je lui ai consacré un chapitre dans un de mes derniers livres, Vivre en russe, qui est un des plus personnels, paru en 2007.

Votre premier livre?
Les Démons, de Dostoïevski, dans la collection du Club français du livre, dont mon père achetait pratiquement tous les volumes, dans l'éblouissante traduction datant de 1951 de Boris de Schloezer, un grand nom russe d'origine allemande qui se doublait d'un grand musicologue. Il corrigea, pour la première fois, le titre que l'on traduisait jusqu'alors par Les possédés, une erreur reprise par Camus. Ce fut le point de départ de la découverte de l'âme russe divisée, de la fi èvre qui agite l'écriture nocturne de ce très grand écrivain. Mais ce furent aussi les débuts d'une exploration d'un univers fascinant, à la fois proche et lointain, qui n'a pas cessé jusqu'à aujourd'hui. Un de mes autres premiers contacts avec l'univers russe a été la rencontre de Pierre Pascal, le grand historien de la Russie, qui enseignait à la Sorbonne, ainsi que Georges Haldas, un grand passionné de la litt érature russe.

Dans son bureau où des grappes de glycines jettent déjà leur dernier éclat
printanier par-delà la fenêtre, le téléphone sonne. Georges Nivat répond
dans un russe impeccable, un rien scolaire semble-t-il. Le catalogue de l'exposition sur “ Le siècle d'or de la littérature russe ”, à savoir le xIxe siècle, qu'il a organisée avec Charles Méla, à la Fondation Bodmer, après celle de 2004 sur les frères Karamazov, est enfin prêt.


Nous avons dû faire des démarches incroyables auprès de la maison Pouchkine à Saint-Pétersbourg, ce sanctuaire de la littérature russe aux trois millions de manuscrits. Mais finalement, nous avons pu avoir tout ce que nous désirions sur tous les grands écrivains russes, de Gogol à Tolstoï. Seul Pouchkine précisément, le prince des poètes, considéré comme trésor national sous tous les régimes et dont la poésie subtile résiste aux traductions, a été interdit de sortie.


Parmi la centaine de trésors rassemblés à la Fondation Bodmer, des manuscrits, impressionnants, mais aussi des brouillons, raturés. “ Les premiers, bien achevés, sont comme des oeuvres d'art en soi, mais ils sont parfois peu parlants. Tandis que les brouillons, tous pleins de ratures, sont des révélateurs du génie à l'état brut, qui montrent l'intense travail qu'exige toute création. En les examinant, on voit jaillir les idées.

Y a-t-il une littérature russe au XIXe siècle, en dehors des grands noms?
Mais bien sûr, il suffit d'examiner les manuscrits des Vieux-Croyants, nés d'un schisme dans l'Eglise orthodoxe en 1666, qui datent pour la plupart du XIXe siècle et qui sont encore écrits à la main. Leurs illustrations, à la fois somptueuses et sauvages, les apparentent aux Beatus du Haut Moyen Age d'un côté et aux premiers Kandinsky de l'autre. Ils révèlent la culture populaire, éternelle.

Y a-t-il un génie russe?
C'est un mot qui n'évoque pas grand-chose dans l'immense Russie. On parle de génie dans les pays latins surtout. Les Russes parlent plus volontiers d'âme. Ils entretiennent un rapport avec le sacré assez profond. Moins rationnels que les Occidentaux, y compris dans leur théologie, ils possèdent en revanche une plus grande spiritualité. On en a un reflet aussi dans la littérature, qui n'est pas événementielle ou qui porte sur les moeurs, mais eschatologique, s'interrogeant sur la place de l'homme dans la société et plus encore sur les grands problèmes de sa destinée face à Dieu.

Pourquoi ce jaillissement créateur au XIXe siècle?
Dostoïevski et Tolstoï ont ouvert les portes, ils ont posé tout de suite les grandes questions. Il faut se plonger dans leurs romans qui sont des livres fleuves et s'immerger dans leurs océans de vie aux prises avec l'infini. Et la clef, c'est toujours, la finitude et la mort, confrontés à l'infini de Dieu et à l'infini de la steppe. Ils ont posé des questions éternelles. Internet et le zapping ne remplaceront jamais les grands questionnements. Donc, le roman russe vivra.

 

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Y a-t-il des permanences dans l'art russe?

C'est un art venu du sacré. Il est marqué par l'icône, transmise par Byzance, et il a ainsi pris un aspect plus mystique dans le nord de la Russie. A l'autre bout du parcours artistique, des peintres comme Malevitch (1878-1935) ou Kandinsky (1866-1944) sont très baignés par cette primauté du sacré. La spiritualité russe est toujours bien présente, c'est elle qui forge l'avenir de ce pays.

En est-il de même dans la musique?
On observe le même phénomène qu'en littérature. Roman et opéra russes jaillissent tous deux à partir de 1860. On assiste à une libération des énergies, à la suite des réformes du tsar Alexandre II. Le premier conservatoire russe est créé à Saint-Pétersbourg en 1862. C'est l'époque où les compositeurs comme Moussorgski, Borodine et Rimski-Korsakov, exploitent le monde des contes et légendes, et des musiques orientales, ce qui donne une musique très colorée, avec des choeurs comme celui des Vieux-Croyants à la fin de l'opéra de Moussorgski, La Khovantchina. Elle produit de grands effets sonores qui nous étonnent encore aujourd'hui. Songez à Rachmaninov.

Comment est perçue la Russie en Occident?
Il y a à la fois une fascination et une incompréhension de l'âme russe, à cause de la charge spirituelle que l'on voit partout et surtout au XIXe siècle, alors que l'Occident semble être fatigué et a besoin d'une nouvelle forme de vie spirituelle. Le roman russe et la musique arrivent alors comme un raz-de-marée. Mais il y aussi un refus de la part de l'Occident. On évoque alors une tradition de brutalité et d'asservissement que, nous Occidentaux, exagérons, au nom de notre prééminence européenne. Dans la Russie d'aujourd'hui, la culture est, contrairement à ce que l'on pourrait croire, extrêmement libre, puissante et forte. Certes, la démocratie s'exerce de façon différente. Tolérance et autoritarisme s'y marient différemment et nos façons de donner perpétuellement des leçons sont souvent contre-productives.

Qu'apporte la Russie au monde?
Il n'y a plus d'idéologie. L'Eglise orthodoxe occupe une façade médiatique. Le pays, gigantesque et en grande partie vide, mais avec une mégapole galopante, Moscou, continue d'avoir une capacité d'absorption et de symbiose étonnantes, qui a marqué l'Empire. Exemple: la vieille fusion entre Tartares et Russes. J'ai souvent l'impression que nos politologues en sont restés à la kremlinologie, ramenant tout aux leaders. C'est ignorer l'essentiel, le développement de cette société, de ce pays et surtout de cette culture. La renaissance culturelle est tout simplement formidable, c'est la même explosion qu'il y a cent ans, dans les années 1910, les années Diaghilev.


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