Jusqu'en septembre, la Fondation Martin Bodmer à Cologny expose des oeuvres mythiques jamais sorties de russie, signées des plus grands écrivains du pays, rendant criante l'existence de deux âmes russes diamétralement opposées.
Tribune des Arts - Juin 2009
Charles Méla, Directeur de la Fondation Martin Bodmer
L'exposition qui se déroule actuellement à la Fondation Martin Bodmer à Cologny sur les “ Trésors du siècle d'or russe, de Pouchkine à Tolstoï ”, est historique. Elle présente pour la première fois hors de Russie, grâce au soutien de la Fondation Neva et des Editions des Syrtes, un choix d'oeuvres mythiques conservées à la Maison Pouchkine de Saint-Pétersbourg. En outre, c'est aussi la première fois au monde que sont rassemblés en une même exposition les témoins des deux cultures russes: de fabuleux manuscrits enluminés créés en plein XIXe siècle dans les villages du Nord de la Russie, parmi les paysans du pomorié, les pêcheurs, les chasseurs, de la côte de la Mer Blanche, du côté d'Arkhangelsk, qu'on appelle les Vieux-Croyants, y côtoient un ensemble exceptionnel de manuscrits et de dessins des grands écrivains russes, de Pouchkine à Tolstoï.
Le schisme, reflet des coutumes ancestrales
Au départ de la Russie des temps modernes, il y eut le schisme, ou raskol, et ce n'est pas un hasard si le mot hante le nom de Raskolnikov, le héros déchiré de crime et châtiment. En 1695, un groupe de schismatiques de l'Eglise orthodoxe russe, appelés des raskolniki, décida de se retirer dans la région du lac Vyg, près de la mer Blanche et de la frontière norvégienne. Les frères André et Simon Denissov, rejetons de l'antique famille princière des Mychetski, y fondèrent un ermitage qui allait devenir sous le règne de Pierre le Grand (1682-1725), le grand centre de la culture traditionnelle russe, celle des coutumes ancestrales qui avaient assimilé les moeurs païennes, des romances épiques ou bylines, porteuses des vérités de l'ancien temps et des pratiques religieuses d'avant la réforme niconienne. Ainsi, le signe de croix se faisait-il avec deux doigts ouverts pour honorer la double nature du Christ, tandis que les trois autres rendaient hommage à la Trinité. Le plain-chant, comme dans l'Eglise du premier âge, était de règle dans les chants liturgiques, à l'exclusion de la polyphonie. La croix du Christ était munie de huit branches et durant la messe étaient chantés deux alléluias au lieu de trois. Autant de rites qui étaient autant d'armes dans le combat de la foi contre les artifi ces de Satan, s'il est vrai que “ le rite transmet les dons de la grâce des degrés supérieurs aux inférieurs, de l'esprit à l'âme et, par l'âme à la chair. ”
Mais Nicon, un moine impérieux et passionné, fut élu en 1652 chef de l'Eglise russe. Il entreprit, avec l'appui du tsar, de la moderniser et d'en harmoniser les rites et les usages avec ceux de l'Eglise grecque. Contre lui se dressa Avvakum, un prêtre de campagne d'une force d'âme et d'une éloquence exceptionnelles. Ce fut le départ du schisme qui opposa à l'Eglise offi cielle les tenants de la Vieille-Foi ou Vieux-Croyants. Profondément, comme l'écrira en 1913 un auteur anonyme, dans ses Lett res sur la Vieille-Foi, “ l'âme russe n'accepte pas le monde tel qu'il est, elle se rebelle contre le royaume de l'antéchrist. L'âme inassouvie de l'intellectuel russe maudit tous les délices de ce monde. ” Leur mentalité était imprégnée des visions de l'Apocalypse, leur christianisme était celui d'un Peuple de l'Exode, “ d'une terre de souff rance exorcisée par patience et douceur vers une Parousie christique ” (Pierre Chaunu). Leur att achement au ciel les condamnait à fuir dans la mort, mais aussi bien à réussir sur la terre, comme d'autres minorités persécutées. Ainsi, la communauté de Vyg, industrieuse et vertueuse, proscrivant l'alcool et le tabac, contribua-t-elle à édifier des fortunes sur la base d'activités commerciales, fi nancières et manufacturières très vite appréciées.
La culture germanisée de Saint-Pétersbourg
Il n'en restait pas moins que ce centre de la tradition culturelle russe, était en totale opposition avec la culture offi cielle, germanisée de Saint-Pétersbourg, la ville européenne et maritime fondée par Pierre le Grand pour asseoir la puissance de la Russie. Saint-Pétersbourg est un miracle. La ville fut décidée et créée de toutes pièces au printemps 1703, quand Pierre le Grand avec une douzaine de cavaliers traversa le marais par lequel la Neva se jette dans la Baltique: “ Il y aura une ville ici ”, s'écria-t-il en découpant avec sa baïonnett e deux tranches de tourbe dont il fi t une croix sur le sol. Ainsi jaillit une ville lacustre posée sur des pieux de bois et habillée de granit importé de Finlande. Une oeuvre sans équivalent depuis les Pyramides. Saint-Pétersbourg, composée d'eau, de pierre et de ciel, fut conçue comme une oeuvre d'art, empruntée aux architectures hollandaise, française, italienne, mais avec un caractère propre, d'ouvrir sur la mer et le ciel.
La volonté de Pierre le Grand imposait une occidentalisation des moeurs et l'introduction de modes de vie d'autant plus exécrés qu'ils étaient “ latins ”. Il obligea alors ses sujets à se raser, provoquant la résistance de la population et des raskolniki: “ En quoi consiste notre foi? Ah oui… ne pas se racler la barbe, ne pas se couper les moustaches, ne pas porter non plus l'habit allemand. ” Le port de la barbe devint le signe visible du ralliement ou de l'opposition. Ce fut le fer de lance de la lutt e pour la Vieille-Foi au cours du XIXe siècle: se raser, c'était ternir l'image de Dieu en l'homme. Un prince raskolnik, interné en 1853, déclara: “ Seule la barbe peut sauver la Russie de la révolution! ” Un combat d'origine théologique se transformait ainsi en une sourde rébellion sociale et civile qui persévéra à travers toute l'histoire russe et qui commanda dans la vie quotidienne des att itudes caractérisées par un retrait volontaire du monde satanique devenu le règne de l'antéchrist: “ Avec la face rasée, avec le fumeur de tabac, avec celui qui se signe avec trois doigts, ne prie, ne te lie, ni ne te querelle. ” Ce repli conduisait à séparer scrupuleusement le pur de l'impur et à éviter toute souillure.
Quand l'âme russe se déchira en deux
De l'époque de Pierre le Grand datent à la fois la grande entrée de la Russie dans le concert des puissances européennes, un empire contre lequel se brisera, sous le règne du tsar Alexandre Ier, du temps de Pouchkine, la Grande Armée de l'épopée napoléonienne, et la scission en deux moitiés hostiles de la culture et de l'âme de la Russie. L'ermitage du Vyg devint un foyer d'authentique contre-culture face à la culture occidentalisée, hollandaise, allemande, française, de la ville impériale de Saint-Pétersbourg. Une longue dramaturgie s'installait désormais sur la scène morale et intellectuelle de la Russie, nourrie par le rapprochement impossible et cependant fructueux entre les deux moitiés hostiles de l'âme russe, entre les deux cultures russes: la Russie d'avant, celle de la culture populaire cachée, culture paysanne et folklore ouvrier, d'un pays des légendes, des preux et surtout de la Jérusalem perdue et sauvée, celle des enluminures des monastères et des Vieux-Croyants, et la Russie du grand miracle du XIXe siècle, celle de la beauté harmonieuse de l'Âge d'or, le miracle litt éraire d'une culture nobiliaire que découvrirent l'Europe et le monde dans la deuxième moitié du XIXe siècle et qui s'incarne pour tous les Russes dans le génie d'Alexandre Pouchkine, “ le soleil de notre poésie ” (1799-1837).
Avec Pouchkine, véritable créateur de la langue litt éraire russe, épris à la fois de romantisme et de beauté classique, fondateur de tous les genres, lyrisme, théâtre, roman, nouvelle, ouvrant la voie du fantastique autant que celle du réalisme psychologique, incarnant la culture européenne d'alors avec toute la force du caractère national russe, esprit universel, gardant l'oreille accordée à la musique de l'âme russe et aux chansons de sa vieille niania, commençait l'Âge d'or de cett e litt érature. Celle-ci court au long du XIXe siècle, de Pouchkine à Tolstoï, les deux plus grands génies, les deux pôles entre lesquels oscille l'âme russe, Pouchkine et son acceptation joyeuse de la vie, Tolstoï et sa fuite hors du monde. Le miracle de cett e naissance que prolongea à la fi n du siècle la découverte en Occident des romans de Tourgueniev, Tolstoï et Dostoïevski, allait illustrer les pouvoirs de la litt érature: le seul pouvoir du verbe de l'écrivain changea le regard de l'Europe sur un pays capable non seulement de prendre chez les autres peuples, mais aussi de donner, d'offrir de nouveaux repères spirituels, idéologiques et esthétiques.
La grande période du “ roman russe ” commençait en 1852, année de la mort de Gogol, mais aussi des récits d'un chasseur de Tourguéniev, puis d'enfance de Tolstoï. Tolstoï et Dostoïevski: avec eux le monde va changer de base, le roman russe devient le roman européen, prenant en compte toute la vie humaine et la société, marqué par la psychologie des profondeurs, la souffrance et la compassion.
Alexandre Pouchkine
(1799-1837)
C'est lui, descendant du Nègre de Pierre le Grand et d'une famille de boyards, qui a édifi é la maison: poésie, roman, récit fantastique, historiographie, critique, épigramme, épistolaire - la littérature russe sans lui, n'aurait pas de murs, et sans lui la Russie n'aurait pas ce havre de beauté lucide, transparente, inimitable, qui galope du libertinage jusqu'à la méditation du Grand Carême: il a bâti la maison qui a nom “ litt érature russe ”. Et son eugène Onéguine pour jamais a donné l'énigme et le mot de l'énigme: l'homme russe déraciné, la femme russe soumise à la loi.
Mikhaïl Lermontov
(1814-1841)
Il naquit à la poésie en chantant la “ mort du Poète ” (Pouchkine, tué en duel), et en créant le mythe fondateur: le poète contre le bourreau, la poésie contre la société. Offi cier fou du Caucase, comme toute sa génération, ce descendant d'un clan écossais, a hissé le romantisme sur les remparts. La ballade, le nocturne poétique, le personnage hautain d'un héros de notre temps, épris de l'adversaire montagnard, subjuguant les femmes... Lermontov le poète a créé la prose russe métaphysique, puis jeté comme un défi sa pièce mascarade sur la scène des destins russes.
Lev Tolstoï (1828-1910)
C'est en Crimée qu'il combattit, il en revint avec les récits de Sébastopol. Le gentilhomme terrien et rousseauiste en proie à un maladif examen de conscience devint Tolstoï grâce au bond en arrière d'un demi-siècle qu'il fi t avec Guerre et paix. La guerre contre Napoléon, le prince André sous le chêne de l'éternité, le parcours amoureux de Natacha: le secret de la prose-océan était trouvé. Morts et vies, nursery et charnier s'y mêlent à jamais. Elle a nom “ roman russe ” et le monde n'a pas fini de s'y perdre comme dans la vie même. Suivit Anna Karénine, où rivalisent les deux machines humaines, celle à faire du bonheur et celle à faire du malheur. Puis l'immensité d'une oeuvre de récits violents, de confessions ahurissantes,
de prêches horripilants où le combat du dissident lutt e avec le génie de l'écrivain. Enfin le chef-d'oeuvre posthume: Hadji Mourat, le rebelle tchétchène, indomptable, traître et trahi, dont la tête galope au bout d'une pique russe.
Fiodor Dostoïevski
(1821-1881)
Il eût aimé avoir le loisir de barine de Tolstoï, mais les créanciers étaient à ses trousses. La lecture clandestine du libelle de Bielinski contre Gogol le mena dans une casemate de la forteresse Pierre et Paul, il connut les derniers instants du condamné à mort avant que sa peine ne fût commuée in extremis. Le bagne lui apporta le message du peuple: nous te haïssons. Alors, douloureusement, naquit “ l'homme du souterrain ”, naquirent les grands “ rapaces ”, les grands “ cabotins ”, les femmes infernales et les idiots christiques: cinq chefs-d'oeuvre issus du labeur du feuilletoniste. Cinq chefs-d'oeuvre qui ont secoué la métaphysique européenne et peuplent encore les nuits des jeunes gens. Car dans le crime et le châtiment inextricablement liés, le salut n'est qu'esquissé, comme une ombre.
Alexandre Blok
(1880-1921)
C'est lui qui achève et détruit la maison. Il est le troubadour courtois qui a manqué à la Russie, avec cantiques de la Belle dame, il est le wagnérien épris de chant tzigane avec Faïna, il est le Heine ironique de la Russie qui court à sa ruine avec monde terrible. Il entend venir le séisme, il note en hâte “ Nous - enfants des années mortes de la Russie ”, puis, quand tout est accompli, quand la maison est par terre, en deux jours surgit le poème-vision Les Douze : douze gardes rouges, douze apôtres, douze assassins. Derrière eux le vieux monde comme un cabot, devant eux, dans la brume de l'avenir, un Christ couronné de roses blanches.
Trésors du siècle d'or russe, de Pouchkine à Tolstoï
Cologny
Jusqu'au 13 septembre 2009.
Fondation Martin Bodmer,
19-21, chemin du Guignard.
tél. +41 22 707 44 33.
www.fondationbodmer.org
Charles Méla, Directeur de la Fondation Martin Bodmer
L'exposition qui se déroule actuellement à la Fondation Martin Bodmer à Cologny sur les “ Trésors du siècle d'or russe, de Pouchkine à Tolstoï ”, est historique. Elle présente pour la première fois hors de Russie, grâce au soutien de la Fondation Neva et des Editions des Syrtes, un choix d'oeuvres mythiques conservées à la Maison Pouchkine de Saint-Pétersbourg. En outre, c'est aussi la première fois au monde que sont rassemblés en une même exposition les témoins des deux cultures russes: de fabuleux manuscrits enluminés créés en plein XIXe siècle dans les villages du Nord de la Russie, parmi les paysans du pomorié, les pêcheurs, les chasseurs, de la côte de la Mer Blanche, du côté d'Arkhangelsk, qu'on appelle les Vieux-Croyants, y côtoient un ensemble exceptionnel de manuscrits et de dessins des grands écrivains russes, de Pouchkine à Tolstoï.Le schisme, reflet des coutumes ancestrales
Au départ de la Russie des temps modernes, il y eut le schisme, ou raskol, et ce n'est pas un hasard si le mot hante le nom de Raskolnikov, le héros déchiré de crime et châtiment. En 1695, un groupe de schismatiques de l'Eglise orthodoxe russe, appelés des raskolniki, décida de se retirer dans la région du lac Vyg, près de la mer Blanche et de la frontière norvégienne. Les frères André et Simon Denissov, rejetons de l'antique famille princière des Mychetski, y fondèrent un ermitage qui allait devenir sous le règne de Pierre le Grand (1682-1725), le grand centre de la culture traditionnelle russe, celle des coutumes ancestrales qui avaient assimilé les moeurs païennes, des romances épiques ou bylines, porteuses des vérités de l'ancien temps et des pratiques religieuses d'avant la réforme niconienne. Ainsi, le signe de croix se faisait-il avec deux doigts ouverts pour honorer la double nature du Christ, tandis que les trois autres rendaient hommage à la Trinité. Le plain-chant, comme dans l'Eglise du premier âge, était de règle dans les chants liturgiques, à l'exclusion de la polyphonie. La croix du Christ était munie de huit branches et durant la messe étaient chantés deux alléluias au lieu de trois. Autant de rites qui étaient autant d'armes dans le combat de la foi contre les artifi ces de Satan, s'il est vrai que “ le rite transmet les dons de la grâce des degrés supérieurs aux inférieurs, de l'esprit à l'âme et, par l'âme à la chair. ”
Mais Nicon, un moine impérieux et passionné, fut élu en 1652 chef de l'Eglise russe. Il entreprit, avec l'appui du tsar, de la moderniser et d'en harmoniser les rites et les usages avec ceux de l'Eglise grecque. Contre lui se dressa Avvakum, un prêtre de campagne d'une force d'âme et d'une éloquence exceptionnelles. Ce fut le départ du schisme qui opposa à l'Eglise offi cielle les tenants de la Vieille-Foi ou Vieux-Croyants. Profondément, comme l'écrira en 1913 un auteur anonyme, dans ses Lett res sur la Vieille-Foi, “ l'âme russe n'accepte pas le monde tel qu'il est, elle se rebelle contre le royaume de l'antéchrist. L'âme inassouvie de l'intellectuel russe maudit tous les délices de ce monde. ” Leur mentalité était imprégnée des visions de l'Apocalypse, leur christianisme était celui d'un Peuple de l'Exode, “ d'une terre de souff rance exorcisée par patience et douceur vers une Parousie christique ” (Pierre Chaunu). Leur att achement au ciel les condamnait à fuir dans la mort, mais aussi bien à réussir sur la terre, comme d'autres minorités persécutées. Ainsi, la communauté de Vyg, industrieuse et vertueuse, proscrivant l'alcool et le tabac, contribua-t-elle à édifier des fortunes sur la base d'activités commerciales, fi nancières et manufacturières très vite appréciées.
La culture germanisée de Saint-Pétersbourg
Il n'en restait pas moins que ce centre de la tradition culturelle russe, était en totale opposition avec la culture offi cielle, germanisée de Saint-Pétersbourg, la ville européenne et maritime fondée par Pierre le Grand pour asseoir la puissance de la Russie. Saint-Pétersbourg est un miracle. La ville fut décidée et créée de toutes pièces au printemps 1703, quand Pierre le Grand avec une douzaine de cavaliers traversa le marais par lequel la Neva se jette dans la Baltique: “ Il y aura une ville ici ”, s'écria-t-il en découpant avec sa baïonnett e deux tranches de tourbe dont il fi t une croix sur le sol. Ainsi jaillit une ville lacustre posée sur des pieux de bois et habillée de granit importé de Finlande. Une oeuvre sans équivalent depuis les Pyramides. Saint-Pétersbourg, composée d'eau, de pierre et de ciel, fut conçue comme une oeuvre d'art, empruntée aux architectures hollandaise, française, italienne, mais avec un caractère propre, d'ouvrir sur la mer et le ciel.
La volonté de Pierre le Grand imposait une occidentalisation des moeurs et l'introduction de modes de vie d'autant plus exécrés qu'ils étaient “ latins ”. Il obligea alors ses sujets à se raser, provoquant la résistance de la population et des raskolniki: “ En quoi consiste notre foi? Ah oui… ne pas se racler la barbe, ne pas se couper les moustaches, ne pas porter non plus l'habit allemand. ” Le port de la barbe devint le signe visible du ralliement ou de l'opposition. Ce fut le fer de lance de la lutt e pour la Vieille-Foi au cours du XIXe siècle: se raser, c'était ternir l'image de Dieu en l'homme. Un prince raskolnik, interné en 1853, déclara: “ Seule la barbe peut sauver la Russie de la révolution! ” Un combat d'origine théologique se transformait ainsi en une sourde rébellion sociale et civile qui persévéra à travers toute l'histoire russe et qui commanda dans la vie quotidienne des att itudes caractérisées par un retrait volontaire du monde satanique devenu le règne de l'antéchrist: “ Avec la face rasée, avec le fumeur de tabac, avec celui qui se signe avec trois doigts, ne prie, ne te lie, ni ne te querelle. ” Ce repli conduisait à séparer scrupuleusement le pur de l'impur et à éviter toute souillure.
Quand l'âme russe se déchira en deux
De l'époque de Pierre le Grand datent à la fois la grande entrée de la Russie dans le concert des puissances européennes, un empire contre lequel se brisera, sous le règne du tsar Alexandre Ier, du temps de Pouchkine, la Grande Armée de l'épopée napoléonienne, et la scission en deux moitiés hostiles de la culture et de l'âme de la Russie. L'ermitage du Vyg devint un foyer d'authentique contre-culture face à la culture occidentalisée, hollandaise, allemande, française, de la ville impériale de Saint-Pétersbourg. Une longue dramaturgie s'installait désormais sur la scène morale et intellectuelle de la Russie, nourrie par le rapprochement impossible et cependant fructueux entre les deux moitiés hostiles de l'âme russe, entre les deux cultures russes: la Russie d'avant, celle de la culture populaire cachée, culture paysanne et folklore ouvrier, d'un pays des légendes, des preux et surtout de la Jérusalem perdue et sauvée, celle des enluminures des monastères et des Vieux-Croyants, et la Russie du grand miracle du XIXe siècle, celle de la beauté harmonieuse de l'Âge d'or, le miracle litt éraire d'une culture nobiliaire que découvrirent l'Europe et le monde dans la deuxième moitié du XIXe siècle et qui s'incarne pour tous les Russes dans le génie d'Alexandre Pouchkine, “ le soleil de notre poésie ” (1799-1837).
Avec Pouchkine, véritable créateur de la langue litt éraire russe, épris à la fois de romantisme et de beauté classique, fondateur de tous les genres, lyrisme, théâtre, roman, nouvelle, ouvrant la voie du fantastique autant que celle du réalisme psychologique, incarnant la culture européenne d'alors avec toute la force du caractère national russe, esprit universel, gardant l'oreille accordée à la musique de l'âme russe et aux chansons de sa vieille niania, commençait l'Âge d'or de cett e litt érature. Celle-ci court au long du XIXe siècle, de Pouchkine à Tolstoï, les deux plus grands génies, les deux pôles entre lesquels oscille l'âme russe, Pouchkine et son acceptation joyeuse de la vie, Tolstoï et sa fuite hors du monde. Le miracle de cett e naissance que prolongea à la fi n du siècle la découverte en Occident des romans de Tourgueniev, Tolstoï et Dostoïevski, allait illustrer les pouvoirs de la litt érature: le seul pouvoir du verbe de l'écrivain changea le regard de l'Europe sur un pays capable non seulement de prendre chez les autres peuples, mais aussi de donner, d'offrir de nouveaux repères spirituels, idéologiques et esthétiques.
La grande période du “ roman russe ” commençait en 1852, année de la mort de Gogol, mais aussi des récits d'un chasseur de Tourguéniev, puis d'enfance de Tolstoï. Tolstoï et Dostoïevski: avec eux le monde va changer de base, le roman russe devient le roman européen, prenant en compte toute la vie humaine et la société, marqué par la psychologie des profondeurs, la souffrance et la compassion.
La maison de la littérature russe en cinq actes
Alexandre Pouchkine
(1799-1837)
C'est lui, descendant du Nègre de Pierre le Grand et d'une famille de boyards, qui a édifi é la maison: poésie, roman, récit fantastique, historiographie, critique, épigramme, épistolaire - la littérature russe sans lui, n'aurait pas de murs, et sans lui la Russie n'aurait pas ce havre de beauté lucide, transparente, inimitable, qui galope du libertinage jusqu'à la méditation du Grand Carême: il a bâti la maison qui a nom “ litt érature russe ”. Et son eugène Onéguine pour jamais a donné l'énigme et le mot de l'énigme: l'homme russe déraciné, la femme russe soumise à la loi.
Mikhaïl Lermontov
(1814-1841)
Il naquit à la poésie en chantant la “ mort du Poète ” (Pouchkine, tué en duel), et en créant le mythe fondateur: le poète contre le bourreau, la poésie contre la société. Offi cier fou du Caucase, comme toute sa génération, ce descendant d'un clan écossais, a hissé le romantisme sur les remparts. La ballade, le nocturne poétique, le personnage hautain d'un héros de notre temps, épris de l'adversaire montagnard, subjuguant les femmes... Lermontov le poète a créé la prose russe métaphysique, puis jeté comme un défi sa pièce mascarade sur la scène des destins russes.
Lev Tolstoï (1828-1910)

C'est en Crimée qu'il combattit, il en revint avec les récits de Sébastopol. Le gentilhomme terrien et rousseauiste en proie à un maladif examen de conscience devint Tolstoï grâce au bond en arrière d'un demi-siècle qu'il fi t avec Guerre et paix. La guerre contre Napoléon, le prince André sous le chêne de l'éternité, le parcours amoureux de Natacha: le secret de la prose-océan était trouvé. Morts et vies, nursery et charnier s'y mêlent à jamais. Elle a nom “ roman russe ” et le monde n'a pas fini de s'y perdre comme dans la vie même. Suivit Anna Karénine, où rivalisent les deux machines humaines, celle à faire du bonheur et celle à faire du malheur. Puis l'immensité d'une oeuvre de récits violents, de confessions ahurissantes,
de prêches horripilants où le combat du dissident lutt e avec le génie de l'écrivain. Enfin le chef-d'oeuvre posthume: Hadji Mourat, le rebelle tchétchène, indomptable, traître et trahi, dont la tête galope au bout d'une pique russe.
Fiodor Dostoïevski
(1821-1881)
Il eût aimé avoir le loisir de barine de Tolstoï, mais les créanciers étaient à ses trousses. La lecture clandestine du libelle de Bielinski contre Gogol le mena dans une casemate de la forteresse Pierre et Paul, il connut les derniers instants du condamné à mort avant que sa peine ne fût commuée in extremis. Le bagne lui apporta le message du peuple: nous te haïssons. Alors, douloureusement, naquit “ l'homme du souterrain ”, naquirent les grands “ rapaces ”, les grands “ cabotins ”, les femmes infernales et les idiots christiques: cinq chefs-d'oeuvre issus du labeur du feuilletoniste. Cinq chefs-d'oeuvre qui ont secoué la métaphysique européenne et peuplent encore les nuits des jeunes gens. Car dans le crime et le châtiment inextricablement liés, le salut n'est qu'esquissé, comme une ombre.
Alexandre Blok
(1880-1921)
C'est lui qui achève et détruit la maison. Il est le troubadour courtois qui a manqué à la Russie, avec cantiques de la Belle dame, il est le wagnérien épris de chant tzigane avec Faïna, il est le Heine ironique de la Russie qui court à sa ruine avec monde terrible. Il entend venir le séisme, il note en hâte “ Nous - enfants des années mortes de la Russie ”, puis, quand tout est accompli, quand la maison est par terre, en deux jours surgit le poème-vision Les Douze : douze gardes rouges, douze apôtres, douze assassins. Derrière eux le vieux monde comme un cabot, devant eux, dans la brume de l'avenir, un Christ couronné de roses blanches.
Trésors du siècle d'or russe, de Pouchkine à Tolstoï
Cologny
Jusqu'au 13 septembre 2009.
Fondation Martin Bodmer,
19-21, chemin du Guignard.
tél. +41 22 707 44 33.
www.fondationbodmer.org
