Revolution #6 - Décembre 2009Hervé Aaron
En tant qu'antiquaire, je me considère comme un passeur d'histoire. Qu'est-ce que cela signifie ? J'appartiens à mon époque. J'en subis les accélérations, les contrecoups. Autant que faire se peut, j'essaie de les anticiper, de prévoir ce qui va arriver de manière à pouvoir proposer le moment venu la bonne solution à ce qui se présente, une crise comme celle que nous traversons ou, à l'opposé, je cède à une soudaine euphorie. Je suis un homme d'affaires. Est-ce à dire que je suis affairé ? Forcément ! Je suis à la tête d'une entreprise qui exige une énergie fédératrice et organisationnelle que j'ai trouvée à NewYork où j'ai vécu, jeune homme.

Président du Syndicat National des Antiquaires et responsable du Salon du Collectionneur
© Revolution
J'adore cette ville pour son activité débordante et sa manière de valoriser le travail. J'y passe désormais 20% de mon temps. Je suis redevenu parisien à 80%. Paris est en effet la ville de mon coeur. Mon introduction à la beauté s'est faite dans cette ville lorsque j'étais enfant. Elle représente pour moi un équilibre presque parfait entre mouvement et contemplation, activité et découverte. Pour transmettre la dimension de l'histoire, le passé en ce qu'il éclaire le présent, il est impossible de courir sans cesse. Il faut savoir s'arrêter et regarder, étudier afin d'apprendre à voir, exercer son oeil et son coeur auprès des oeuvres, les mettre en perspective, les confronter les unes aux autres, créer son échelle de valeurs.
Pour être antiquaire, il faut être un chercheur et finalement en savoir long !... ce qui exige de la passion, de la patience surtout et une réelle générosité, un besoin de partager ce que l'on sait. Un antiquaire a besoin de collectionneurs et d'amateurs. J'ai l'impression de passer ma vie en voyage ou dans des réunions mais réalise ne vivre vraiment que face à un objet, plus encore lorsqu'il m'est donné d'élargir le temps auprès d'un objet à travers la discussion que je peux avoir avec quelqu'un qui n'est pas un spéculateur mais, comme moi, en proie à un profond désir d'art.
Le grand avantage de la crise que nous traversons est qu'elle a permis de repositionner certaines choses. Le marché de l'art connait lui aussi ses bulles, ses inflations spéculatives. Or, depuis peu, nous voyons de nouveau fleurir un marché d'amateurs sincères et de collectionneurs ambitieux. C'est une excellente nouvelle, un signe de santé incontestable! Le monde n'est pas prêt à se passer d'oeuvres d'art. Est-ce à dire qu'il ne peut pas se passer d'antiquaires ? Notre métier évolue. Toutefois, j'ai la conviction que le savoir et le goût apportés par un antiquaire spécialisé demeureront irremplaçables. Encore faut-il qu'il ait entre les mains des objets à la mesurede ses aspirations.
La crise a entraîné un gel des transactions aussi bien à la vente qu'à l'achat. Espérons que la dynamique va reprendre. Car nous sommes des intermédiaires qui n'existons que pour faire le lien entreun passé et un futur à travers des objets que notre regard illumine. Notre métier consiste, à travers les objets d'art, à rendre sa profondeurau présent. N'oublions jamais que plus un objet est rare, plus il requiert d'attentionpour révéler sa lumière et nous conduire au coeur de son mystère. Une oeuvre d'art ne se donne pas d'emblée, ou alors superficiellement, en fonction des tendances du moment. La vraie culture consiste dans l'étayage d'un jugement de goût solide. C'est ici que l'antiquaire se fait passeur d'histoire. Il donne les clés du savoir et donc du voir !