Philippe Gaydoul défend son rôle d'entrepreneur en Suisse, soit investir pour transformer de «petites pousses en de belles et grandes plantes»
Le Matin Dimanche - 20 novembre 2010
Propos recueillis par Anne Gaudard
Il a marqué le monde économique suisse en reprenant Denner, l'oeuvre de son grand-père, à moins de 30 ans. Aujourd'hui, ce Zurichois branché est à la tête de Gaydoul Group, propriétaire de Navyboot, de Fogal, de JetSet et plus récemment des montres Hanhart.

Anne Gaudard: Vous venez de vous lancer dans les montres avec Hanhart, avez-vous comme ambition de créer un groupe de luxe ou resterez-vous concentré dans le moyen-haut de gamme?
Philippe Gaydoul: L'un n'exclut pas l'autre. Je ne parlerais pas de groupe de luxe, mais d'une société de participations spécialisées dans des petites entreprises fabricant des produits de qualité. J'avais déjà depuis deux ans une participation minoritaire dans Hanhart, elle est devenue majoritaire. Les montres s'insèrent très bien dans notre stratégie d'investissement orientée vers la mode et ses accessoires, car c'est le plus beau des accessoires.
Que doit avoir une entreprise, une marque pour susciter un intérêt de votre part?
Avant toute chose, elle doit dégager de l'émotion. Elle doit me plaire, je ne pourrais jamais vendre quelque chose qui ne me plaît pas. Je dois pouvoir y lire son histoire et, par conséquent, visualiser ce que l'on peut en faire. Elle doit avoir une stratégie claire et qui puisse se décliner à l'étranger. Enfin, Gaydoul Group doit posséder la majorité du capital pour avoir les coudées franches en matière de décision.
Le but final étant de les revendre?
Non, sûrement pas. Nous investissons à long terme. Nous sommes une société familiale, des entrepreneurs, pas des financiers.
Vous vous considérez comme un entrepreneur?
Je suis un entrepreneur. Je ne suis d'ailleurs qu'un entrepreneur. Soit un dirigeant qui pense à long terme, qui ne voit pas en premier lieu l'intérêt de son propre porte-monnaie mais celui de sa société, qui aime faire bouger les choses, qui sait prendre des risques calculés à l'aune de ses investissements. J'aurais pu faire autre chose avec mon argent, voire rien du tout! Il n'y a d'ailleurs plus suffisamment de vrais entrepreneurs à la tête des sociétés de ce pays. La Suisse doit améliorer ses conditions-cadres afin de ne pas décourager les petits chefs d'entreprises.
A quoi avez-vous pensé lorsque vous avez créé Gaydoul Group après avoir vendu Denner?
J'ai pensé au futur avec une vision, ma vision. Je voulais créer un groupe viable à long terme capable de transformer des success stories suisses en marques connues mondialement. C'est un défi oui, mais lorsque j'ai repris Denner à 26 ans, c'était aussi un défi.
Vous insistez sur le fait que les clients doivent avoir confiance dans leur marque, doivent savoir ce que représente leur marque. Que représente Navyboot, votre marque phare?
Navyboot doit devenir la seule et unique marque de chaussures et de maroquinerie haut de gamme Made in Switzerland. Navyboot aura son propre visage, sa collection, représentera la qualité. Tout ce qui se rapporte à elle doit être extraordinaire, particulier.
La campagne publicitaire avec Michael Schumacher aussi?
Vous verrez!
Comment se porte financièrement Navyboot en 2010?
Soyons réalistes: l'année est difficile.
Plus difficile encore que 2009?
Avant de tirer tout bilan, nous avons encore devant nous six semaines essentielles. Quoi qu'il en soit, nous sommes en train de revoir son modèle d'affaires. Du design au consommateur, l'ensemble de la chaîne de création de valeur a été entièrement repensé. Ainsi, dès la collection automne-hiver 2011, la marque présentera ses propres créations. Pour ce faire, nous avons engagé le designer Adrian Josef Margelist. Ce qui signifie une réorganisation totale du fonctionnement avec, bien sûr, des départs et des arrivées dans le personnel pour mieux répondre à nos besoins. Cette réorganisation ne sera pas sans conséquences dans les comptes, mais cela m'est égal, je pense à long terme. Je sais où je vais et cela prendra le temps, l'énergie et l'argent qu'il faudra.
Combien avez-vous déjà investi dans Navyboot?
Il n'y a que moi qui le sais et cela doit rester ainsi! Ce que je peux dire, c'est que nous allons investir de manière substantielle dans nos marques ces prochaines années.
L'expansion en Allemagne se poursuit-elle comme prévu?
Nous respectons notre planning, nous avons dix points de vente en Allemagne. Pour nous, c'est un marché test, une manière de gagner de l'expérience à l'étranger. Je préfère faire des erreurs en Allemagne qu'en Asie.
En parlant d'Asie, vous parliez de vous y implanter début 2011?
Ce sera plutôt au deuxième semestre.
A Lausanne, votre stratégie de distribution donne l'impression de cannibalisation tant il y a de points de vente...
Le canton de Vaud est un bon exemple du travail que nous avons à accomplir en Suisse. Notre réseau de distribution dans le pays compte trop de points de vente, nous devons faire le ménage. A Lausanne, il ne restera bientôt plus que trois points de vente Navyboot: une grande et belle boutique au sommet de la rue de Bourg, notre présence chez Globus et un magasin au Flon. Moins de points de vente mais plus grands, c'est notre ambition. Ainsi le cas de Lausanne est exemplaire pour la stratégie de distribution que nous sommes en train d'élaborer pour la Suisse.
Pensez-vous déjà à d'autres participations?
Non, nous n'avons pas d'entreprises dans le pipeline pour les deux ou trois ans à venir. Nous nous concentrons sur nos sociétés.
On a vu votre nom apparaître dans une liste d'opposants à l'initiative fiscale socialiste. Suivez-vous en politique aussi les pas de votre grand-père?
Non, je ne m'investis pas en politique. Cela dit, je suis contre cette initiative nuisible à la place économique suisse.
Où payez-vous vos impôts?
Actuellement dans le canton de Schwytz, un des meilleur marché de Suisse, mais dans un an je déménage à Zurich où je paierai plus d'impôts!En dates
1972
Naissance à Zurich du petit-fils de Karl Schweri, fondateur de Denner.
2004
Naissance de son fils, Leo.
2007
Philippe Gaydoul vend Denner à Migros, puis crée Gaydoul Group. Il a gardé jusqu'à la fin de 2009 la direction du discounter.
