Tribune des Arts - Juin 2010
Anna Vaucher

Pas de doute, il y a tout le respect de la tradition dans les collections de François-Paul Journe. Une tradition répondant à la vie contemporaine, au battement des aiguilles d'aujourd'hui. En 2000, après quinze ans de recherches horlogères sur la résonance, il est parvenu à faire entrer toute la complexité des maîtres horlogers du XVIIIe siècle, tout l'héritage ancestral de ce système, dans une montre-bracelet: le Chronomètre à Résonance. Quatre ans plus tard, il en introduit une deuxième version, avec le premier mouvement réalisé en or 18 ct. Pour ses 10 ans, un nouveau modèle est né, dont le cadran, dans une quête ultime de précision, offre désormais un affichage sur 24 heures, distinguant élégamment les heures diurnes de leurs équivalentes nocturnes.
Résonance complexe
Le phénomène dit “de résonance” est le résultat de deux fréquences qui s'harmonisent. Un corps animé, quel qu'il soit, transmet une vibration à son environnement. Lorsqu'un autre corps capte cette vibration, il en absorbe l'énergie et se met à vibrer à la même fréquence. Dès le XVIIIe siècle, les sciences horlogères s'intéressent au phénomène. Les horlogers constatent les effets négatifs de ces ondes sur les pendules et effectuent, chacun à leur manière, des recherches pour en faire usage dans le fonctionnement de régulateurs.
C'est Antide Janvier (1751-1835), l'un des horlogers français les plus connus, s'intitulant lui-même “mécanicien”, qui, vers 1780, parviendra à faire de cet inconvénient un atout. Son idée: construire deux mouvements complets et indépendants, les placer l'un près de l'autre, afin que les deux pendules dépendent de la même construction. Le but fut atteint: elles retrouvaient l'énergie dispensée par chacune d'elles, leur permettant ainsi de battre à l'unisson. Une découverte qui donnera naissance à trois précieux régulateurs à résonance. Mais les aléas de la Révolution conduisirent Janvier dans une grande misère, dépensant tout l'argent à disposition pour ses préoccupations horlogères.
Il se voit finalement contraint de vendre dessins, meubles, machines et pendules à Abraham Louis Breguet, qui poursuivra les recherches et construira, 30 ans plus tard, deux autres régulateurs du même type, l'un commandé par le roi d'Angleterre Georges IV, l'autre par Louis X VIII, qui se trouvent aujourd'hui respectivement à Buckingham Palace et au Musée des Arts et Métiers à Paris. Sur ce modèle, François-Paul Journe, de son côté, avait entrepris des recherches lorsqu'il s'occupait de la collection du Musée, faisant remonter à loin son intérêt pour ce phénomène.
Quant aux trois régulateurs à résonance signés Antide Janvier connus à ce jour, l'un d'eux, acquis lors d'une vente aux enchères chez Antiquorum, appartient, depuis 2002, à la collection de l'horloger genevois. “Je ne pensais même pas que cette pièce existait, donc quand je l'ai vue, ça m'a procuré un choc. Je savais qu'une pareille occasion ne se reproduirait jamais. Je suis allé voir le patron de la maison de ventes qui m'a offert de la payer en 12 fois!” Sa valeur est devenue aujourd'hui bien supérieure. “Elle a également porté une justification à mon travail sur la résonance. C'est une manière de le replanter dans un contexte historique, par rapport à son histoire et aux recherches que j'ai effectuées, de justifier sa raison d'être.” Aujourd'hui, elle se dresse fièrement dans le salon de réception au 17, rue de l'Arquebuse.

Dur labeur
Pour faire exister son Chronomètre à Résonance, le chemin fut long et laborieux. Au début des années 80 déjà, pour son premier client, il essaye, sans résultat concluant, de reproduire le phénomène de la résonance, auquel plus personne ne se serait intéressé après Breguet. Il la laisse dans un coin de sa tête et y retourne une dizaine d'années plus tard. “J'ai eu énormément de doutes. Quand j'ai fait le 1er mouvement pour la montre actuelle, je la glissais dans ma poche et je l'écoutais tous les dix pas pour voir si elle marchait en synchronisation. Je ne savais pas si cela fonctionnerait sur un mouvement si petit.” Puis le rêve se réalise, à la sueur du labeur. Dans sa manufacture, François-Paul Journe est parvenu à appliquer sur ce monument de mécanique des solutions modernes, apprivoisant un phénomène dont le résultat – la montre-bracelet la plus précise de l'horlogerie contemporaine – s'affiche aujourd'hui fièrement au poignet des collectionneurs, chouchoutés, à nouveau, par l'horloger en bleu de travail.
