
François-Paul Journe. En dix ans, sa société horlogère est passée d'un employé à plus de 80 pour une production de 800 pièces par an. (OLIVIER VOGELSANG
S'il y a bien une certitude chez François-Paul Journe, c'est qu'il aime son métier. A tel point que de passion, l'horlogerie est aujourd'hui devenue sa vie. Une seule rencontre suffit à s'en convaincre: attablé dans une salle de réunion de sa manufacture genevoise, l'homme a beau se prêter docilement au jeu des questions, son esprit est ailleurs, au coeur des tourbillons et autres complications horlogères.
Une mystérieuse personnalité qui fascine l'ensemble de la branche horlogère. Qualifié par ses pairs de «génie», François Paul Journe est l'un des rares professionnels de l'industrie suisse à concevoir seul des montres d'une complexité extrême tout en gérant leur distribution et leur promotion à travers le monde.
Une situation qui donne à son entreprise des allures de start-up vigoureuse et lui permet de rafler toutes les récompenses depuis son arrivée sur le marché il y a dix ans: grand prix de l'horlogerie 2004, prix de la montre au Japon, l'horloger s'est à nouveau vu décerner à Genève l'aiguille d'or au dernier grand prix de l'horlogerie. Cette distinction prestigieuse lui a été remise pour une pièce à grande sonnerie avec répétition minute, objet de 6 années de recherche et de développement aboutissant à 10 brevets. Une montre unique que seuls François-Paul Journe ainsi qu'un horloger spécialement formé sont aujourd'hui capables de produire. Entretien
Vos confrères vous surnomment «le génie de l'horlogerie». Cela vous gêne?
Non, mais je préférais tout de même que l'on s'intéresse plus aux montres qu'à moi. En réalité, peu de gens comprennent ce qu'est véritablement un mouvement. Dans ma manufacture, je suis l'horloger, cela me donne une certaine légitimité. C'est ce qui me différencie des autres.
Est-ce pour cette raison que votre marque, pourtant très récente, atteint aujourd'hui une telle cote sur le marché?
Certainement. Je fais des montres exclusives munies de mouvements exclusifs. Le fait d'être inconnu est une chance, car cela m'a donné une grande liberté de création. Je passe mon temps à réinventer la montre et axe mon originalité dans la technique. Cette spécificité a tout de suite intrigué les collectionneurs. La demande s'est ensuite développée très rapidement. En dix ans, ma société est passée d'un employé à plus de 80 pour une production de 800 pièces par an.
Vous êtes désormais un véritable chef d'entreprise. Comment parvenez-vous à concilier vos devoirs de manager avec votre créativité horlogère?
Il suffit de bien s'entourer. Je délègue beaucoup à mon équipe qui a toute ma confiance. Les projets restent en revanche de mon ressort. Je les initie et les définis à 80%. Cette créativité, je la trouve le soir ou pendant mes voyages. Je réalise souvent mes croquis dans le train, où je me concentre plus facilement.
Combien coûte une montre Journe?
A partir de 23 000 francs. Certaines pièces uniques très complexes peuvent atteindre plusieurs millions. La Grande sonnerie, qui a gagné l'aiguille d'or, vaut quant à elle 700 000 francs
Ces prix ne sont-ils pas un peu surfaits?
Le public peut avoir cette impression, mais il oublie souvent les frais importants qu'engendrent la recherche et le développement. Une montre contient 450 pièces que l'on crée en réalisant plus de 1000 plans. Cela représente des milliers d'heures de travail. Il faut ensuite investir dans les machines et remodeler la montre en fonction des résultats. Tout cela prend au minimum une année…
Incluez-vous dans ces frais la formation des horlogers?
Bien sûr, ainsi que la marge du revendeur. La Grande sonnerie, par exemple, est une montre très difficile à réaliser. Actuellement, nous ne sommes que deux à pouvoir le faire, à hauteur de 3 pièces par an. Or, pour que cette montre soit rentable, il faut que j'en vende au minimum 12 exemplaires. C'est seulement à partir de ce nombre que j'aurais amorti la recherche et le développement.
Quels sont vos marchés?
J'essaie de distribuer mes montres un peu partout dans le monde afin de diminuer mes risques financiers. L' Asie représente bien sûr une grande part, mais il y a également la Russie et l' Ukraine. Mais je freine volontairement la demande, car ma production peinerait à suivre. Je préfère ne pas m'éparpiller
La croissance de vos affaires a certainement déjà dû attirer des grands groupes. Seriez-vous tenté par un rachat de votre entreprise?
Jamais. C'est une entrave à ma liberté de création. Je ne veux pas passer plus de temps à faire des bilans prévisionnels qu'à créer des montres. Je préfère travailler pour mes clients que pour des actionnaires. Si j'accepte un jour d'être racheté, cela signifiera que j'aurais fait faillite ou que l'horlogerie ne m'intéressera plus.
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Tribune de Genève / Florence Noël / www.tdg.ch