Après des années de création solitaire à Paris, François-Paul Journe a fondé sa société à Genève en 1999. Passionné de sciences horlogères, il poursuit le rêve des maîtres du XVIIIe siècle.
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Certaines interrogations resteront à jamais sans réponse. Il a beau retourner la question dans tous les sens, s'assommer de travail pour rester fidèle à ses principes, François- Paul Journe s'est résigné à vivre sans cette certitude. «Les grands horlogers, ces génies du XVIIIe siècle, m'auraient-ils accepté dans leur cercle?» Obsédante question. Toujours la même, à chaque fois qu'il se prend à imaginer, dessiner, créer une complication. A chaque étape de la conception d'une montre. Quand il endosse la blouse bleue et invente une nouvelle manière de mesurer le temps à travers la loupe oculaire, c'est à ces maîtres d'une autre époque qu'il pense.Héritier de leur philosophie? Il en a la conviction. Pour le reste, il ne le saura jamais.
Trop indiscipliné
Fondateur de la manufacture Montres Journe SA, en 1999 à Genève, François-Paul Journe est un rêveur. Enfant, à Marseille, il ne se voyait pourtant pas directeur d'une maison horlogère de renom. Il ne s'imaginait pas non plus tel ce créateur insatiable tourmenté par la résolution de problèmes techniques et l'invention de nouveaux calibres. De l'horlogerie, il n'avait jamais entendu parler. Ou à peine, par un grand cousin, directeur d'un collège technique incluant une section horlogère. Ou par un oncle horloger à Paris. Cancre notoire, élément suffisamment turbulent pour faire regretter à ses professeurs d'avoir embrassé une carrière d'enseignant, il intègre l'école d'horlogerie de Marseille en 1972. «A l'époque, les collèges techniques étaient bons pour les mauvais élèves, explique-t-il. Mais jeme suis fait virer au bout de deux ans.» Motif? «Trop indiscipliné! » Alors, direction l'Ecole d'horlogerie de Paris. A la sortie de l'école, en 1976, il rejoint son oncle installé dans un atelier de la rue de Verneuil. Il étudie les maîtres du XVIIIe siècle, apprend à restaurer des pièces anciennes. A mi-temps seulement, l'autre partie de ses semaines étant consacrée à un projet autrement plus personnel. Inventer et assembler son propre garde-temps, le tout premier, une montre de poche à tourbillon avec remontoir d'égalité.Cinq années de petites avancées et de grands échecs, d'incroyables réussites et d'obstacles à surmonter auront été nécessaires pour la réaliser. «Si c'était à refaire aujourd'hui, je mettrais deux mois!», lance François-Paul Journe dans un sourire. Mais finalement, peu importe le temps passé, cette montre restera la pierre angulaire de tout son travail.
Pas l'âme d'un employeur
En 1985, il s'installe dans son propre atelier, rue de Verneuil, à deux pas de l'endroit où il travaillait avec son oncle. La conception de sa premièremontre lui a donné du galon et les années passées à faire le pitre au fond de la classe paraissent alors bien lointaines. A l'abri des regards, il invente de nouveaux modèles sur commande, il restaure aussi «quelques pièces anciennes exceptionnelles». Pendant onze ans, il travaille seul. «Je neme sentais pas l'âme d'un employeur et la gestion de la paperasse ne me faisait pas rêver », raconte-t-il.Mais les temps changent, François-Paul Journe est bien placé pour le savoir. En 1989, il s'associe à quelques amis en créant, dans le Jura, une manufacture de mouvements, afin de répondre à la demande des marques horlogères. Il fournira notamment Breguet, Cartier ou Chaumet, avant de cesser son activité en 1995. Parallèlement, il prépare une collection de chronomètres, la toute première présentée à Genève en 1999 et signée F.P. Journe – Invenit et Fecit. Les années suivantes s'égrènent au gré des prix et des succès. Ses collections fascinent. Son travail innovant mais toujours inspiré de la science horlogère telle qu'elle était pratiquée au Siècle des Lumières, séduit les amateurs avertis.
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En moins de dix ans d'activité, sa société est passée de 5 à 80 salariés.Enfant, il ne se rêvait pas chef d'entreprise, à 50 ans, le voici pourtant obligé de composer avec les charges qui lui incombent. Alors il délègue en gardant unoeil.Au costume cravate, il préfère encore le jean et la blouse bleue. Il a délégué les dossiers administratifs aux autres pour se concentrer sur la création. Il garde la main sur tout mais garde son indépendance en tout. François-Paul Journe se définit comme un créateur. Il aurait pu être peintre. «Trop dévorant!». Il aurait aimé faire de la course automobile. «Trop tard!». Obstiné et têtu, il est devenu horloger. Maître cérébral brillant auxméninges tourneboulées par une philosophie héritée d'une autre époque.
Marie de Pimodan
Tribune des Arts - No351 - Mai 2007

