WORLDTEMPUS – 3 décembre 2010
Propos recueillis par Louis Nardin
«Bretelles» ou «ceintures», peut-on lire sur la façade de la manufacture FP Journe en plein centre-ville de Genève. Construite en 1855, la bâtisse hébergeait d'abord l'usine de fabrication de becs de gaz de la ville avant d'abriter d'autres activités industrielles. Du passé restent justement ces annonces sur les façades grises. Mais, les apparences créent un paradoxe avec l'intérieur du bâtiment qui a été totalement reconstruit pour abriter les activités de la marque. A commencer par un généreux hall d'entrée où trône une horloge régulateur monumentale, celle inventé par Constantin Louis Detouche et qui remporta la médaille d'or à la première Exposition universelle à Paris en 1855. La pièce historique joue un rôle en précisant d'entrée au visiteur une première conviction de François-Paul Journe: sans l'horlogerie française, cette industrie n'existerait pas telle quelle aujourd'hui, et la Suisse n'en serait pas l'épicentre mondial.
Le reste de la bâtisse abrite ateliers, bureaux et salles de réunions où sont imaginées, conçues, développées, produites et terminées toutes les montres FP. Journe. Seules les verres saphir et les spiraux viennent de l'extérieur. Quant aux boîtiers et aux cadrans, réalisés dans une autre partie de la ville, leur production devrait se rapprocher sous peu de la manufacture.
Au total, 125 personnes travaillent pour la marque qui devrait produire 900 montres environ cette année. Leur prix moyen se monte à 60'000 francs, le modèle le moins cher valant 19'400 francs jusqu'à 750'000 francs pour la grande sonnerie. L'esprit de la maison veut que chaque horloger monte sa montre intégralement. Et que chaque modèle n'abrite qu'une complication à la fois. Des choix plutôt rares en horlogerie et qui dénotent une vision dépassant l'unique fait de fabriquer des montres. Entretien avec celui qui vient de remporter pour la 7ème fois une distinction du Grand prix d'horlogerie de Genève, celui de la grande complication.

Louis Nardin: Les montres F.P. Journe affichent une forte cohérence tant stylistique que technique – ponts et platines sont systématiquement usinés en or rose par exemple. Pourquoi rester aussi proche d'un modèle originel?
François-Paul Journe: Tout d'abord, rien ne m'énerve plus que les effets de mode. C'est mépriser la clientèle que de vendre des produits de luxe, chers par définition, et qui, pour diverses raisons, ne seront plus considérés comme ayant une vraie valeur l'année suivante. En tant que producteur, j'essaie d'abord de réagir comme un consommateur. Et pour moi, il est important de cultiver toujours les mêmes lignes de fond pour que le client puisse se faire une idée claire de nos produits. Il doit savoir que ce qu'il achète aujourd'hui sera encore tout à fait actuel et précieux demain.
Vos produits sont souvent récompensés par des prix horlogers et apparaissent également dans des catalogues de ventes aux enchères par exemple. Pensez-vous qu'aujourd'hui la marque est suffisamment connue?
Plusieurs collectionneurs apprécient nos montres. Mais la patience est de mise pour gagner leur confiance et pour qu'ils comprennent les fondements de la marque. D'ailleurs, beaucoup de consommateurs souhaitant acheter une belle montre ne savent pas qu'on existe! F.P. Journe reste aussi une petite marque artisanale dont la valeur se construit graduellement dans l'esprit des amateurs. Et ce processus prend du temps. Il demande même une bonne part d'obstination. Mon credo: creuser encore et encore le même sillon.
En quoi votre production réduite est-elle un avantage?
Elle est un atout pour conquérir pas à pas notre clientèle. De plus, elle nous permet de maîtriser totalement notre fabrication et notre distribution. Seule la vente échappe partiellement à un contrôle rigoureux.
Justement, quelle est votre stratégie de vente aujourd'hui?
Je continuerai à travailler uniquement avec les meilleurs détaillants et à me séparer des autres le cas échéant. Aux Etats-Unis par exemple, quatre d'entre eux ne reçoivent plus de pièces. Désormais, je vais également privilégier les lieux de ventes stratégiquement bien situés et qui présentent de bonnes performances de ventes en général en leur donnant plus montres. D'autres boutiques F.P. Journe ouvriront uniquement si de bonnes opportunités se présentent. A Londres ou Singapour en priorité.

Quelles seront les prochaines nouveautés F.P. Journe?
Une collection intégralement dédiée aux femmes sera présentée fin 2011. La montre résultant d'un projet de recherche en chronométrie devrait être dévoilée dans le courant de l'année.
Allez-vous justement participer au second Concours international de chronométrie organisé par le Musée d'horlogerie du Locle?
Tout à fait, et avec la même montre que la première fois. Nous ferons en sorte cette fois qu'elle soit stabilisée pour que les réglages restent fixes lors des tests.

Lors du Grand prix de l'horlogerie de Genève, vous avez insisté sur l'importance de défendre la production horlogère réalisée sur le territoire suisse, pourquoi?
Ce message concerne en priorité les marques de haute horlogerie car ce sont les seules à avoir les moyens de réaliser intégralement leur production dans le pays. Et dans l'absolu, tous les éléments entrant dans la construction d'une montre doivent être fabriqués sur le territoire. Le Swiss Made incarne une exclusivité qui doit être totale. Il n'est pas question ici de pourcentages variables mais d'un 100%. En cela, les horlogers sont dépendants d'un prix de revient minimum qui, de facto, ne peut concerner toutes les marques actuelles en dehors par exemple de Swatch qui doit être l'une des seules marques hors haute horlogerie à y parvenir.