L‘École cantonale d‘arts de Lausanne (Ecal) ouvre cette semaine un diplôme en design et industrie haut de gamme.
L‘Ecal de Pierre Keller a déjà réalisé quelques objets pour des entreprises de luxe. (C. Blaser)
Un chauffeur à disposition ou une place en première classe dans un voyage transatlantique. Voire une tranche de saucisson avec un verre de vin rouge au pied d‘un arbre. C‘est ça le luxe pour l‘homme Pierre Keller. Pour le patron de l‘Ecal, le luxe c‘est le «plus» que peut apporter l‘Ecole cantonale d‘art de Lausanne à certaines grandes marques en matière de design.
Ce n‘est donc pas un hasard si l‘Ecal inaugure cette semaine son master en design et industrie du luxe, une formation post-grade d‘une année que suivent douze étudiants à plein temps. Une expérience que Pierre Keller entend vivre au moins sur trois ans avec ses partenaires. Car cette formation est financée par un secteur privé enthousiaste. «Le domaine du design du luxe a beaucoup évolué et s‘est fortement développé ces dernières années. La spécificité et l‘importance grandissantes de ce secteur justifient pleinement la mise en place d‘une formation», confirme Pascal Hottinger, directeur de Nespresso Suisse. Avec Hublot et Audemars Piguet, le spécialiste du café a en effet été convaincu par Pierre Keller de verser 300?000 francs pour ce master. D‘autres partenaires (Christofle, Swarovski, Bernardaud, Lausanne Palace) sont aussi d‘une aventure qui ne pouvait laisser indifférent le monde politique. «Je suis enchantée, commente Anne-Catherine Lyon, du département de la Jeunesse, de la formation et de la culture. «Ce master est un projet d‘avenir pour le canton, pour ses industries».
Des marges alléchantes
Avec le développement durable et les nouvelles technologies, le luxe a été identifié par l‘Ecal comme un des champs d‘action du design. Pour mieux encore rayonner dans le monde. Pierre Keller le dit lui-même, le luxe, c‘est un concept à la fois purement personnel et extrêmement large. S‘il y a luxe et luxe, il y a tout de même une notion d‘unicité dans ce domaine désormais fortement concurrentiel qui représente la niche aux marges bénéficiaires alléchantes que l‘on ne peut ignorer. Que les grands groupes ne veulent plus ignorer. Et pas seulement dans l‘horlogerie.
De l‘audace
C‘est en revanche une pure coïncidence, selon Pierre Keller, si ce lancement est concomitant avec celui de l‘EML Geneva, une business school qui propose également un master sur la thématique du luxe. Et, il le précise d‘emblée: son master n‘a rien à voir avec le marketing ou la gestion, non, il s‘agit bien d‘art, de design. Reste que le luxe est une branche qui, avec les banques et le chocolat, est indissociable de ce coin de pays. Mais qui est restée longtemps sans formation spécifique locale. Au contraire de ce que l‘on peut trouver en France par exemple ou ici pour l‘hôtellerie ou la finance. Si multiplication de l‘offre il y a actuellement, explique Patrick Verley, professeur d‘histoire économique à l‘Université de Genève, à l‘origine du diplôme de formation continue «créations du luxe et métiers de l‘art», c‘est que demande il y a de la part tant des entreprises, que des candidats sont tentés par le secteur.
«Ce que nous attendons de l‘Ecal? C‘est de l‘audace, des idées farfelues, de la stimulation, l‘apport de son ouverture sur d‘autres domaines», raconte Georges-Henri Meylan, patron d‘Audemars Piguet. L‘accord avec la manufacture horlogère du Brassus porte essentiellement sur des bijoux, précise Pierre Keller, comme elle porte sur les accessoires autour de la montre pour Hublot ou du café pour Nespresso. «Nous demandons aux étudiants de plancher sur des projets, nous les mettrons ensuite en concurrence avec notre équipe», poursuit Georges-Henri Meylan. «Il faudrait être fou pour dépenser plusieurs dizaines de milliers de francs pour la seule mesure du temps, tonne pour sa part Jean-Claude Biver de Hublot. L‘heure, on l‘a gratuitement partout.» Une manière de souligner combien le design a son importance dans ce secteur. L‘innovation aussi. A cela Nespresso ajoute que la démarche s‘inscrit dans sa «quête d‘excellence». La firme travaille d‘ailleurs déjà avec différentes écoles de design, mais aussi des designers vaudois. Et le luxe? «Il permet de se différencier et de se positionner», résume-t-on chez Nespresso. Les chiffres le prouvent: la marque n‘a vraiment décollé que lorsqu‘elle a savamment été positionnée dans le segment premium, dans le haut de gamme, avec tout l‘environnement qui lui sied - du packaging à George Clooney, en passant par les boutiques et les tasses.
Haute valeur ajoutée
Nespresso, Hublot, Audemars Piguet, l‘Ecal... Alors Vaud, terre de luxe? «J‘y crois dans la mesure où le luxe comprend le haut de gamme, des activités à haute valeur ajoutée. C‘est notre créneau: avec nos conditions-cadres, nous ne pouvons miser que sur la production de base», réagit le ministre vaudois de l‘Economie, Jean-Claude Mermoud. Comme la finance, le luxe déborde ainsi largement des rives de la Versoix.
L‘avenir du luxe se dessine aussi à l‘Est
De l‘adolescent en quête d‘une ceinture griffée aux nouvelles classes «dépensantes» des pays émergents, le luxe a perdu la connotation négative qu‘il traîne jusque dans les dictionnaires où il est davantage lié à l‘excès, à l‘ostentation, à l‘inutile qu‘au plaisir ou au savoir-faire. «Depuis dix ou quinze ans, on a revalorisé en Europe le fait de gagner de l‘argent et dans la foulée le luxe», relève Patrick Verley, professeur d‘histoire économique à l‘Université de Genève. «On distingue ainsi différents luxes, allant du popu-luxe, appelé aussi masstige à des choses très élitistes», poursuit-il. Le point commun? Le rêve, la symbolique. Et si changement de clientèle il y a aujourd‘hui, elle varie selon les secteurs, résume le professeur. Que l‘on parle de son âge ou de sa provenance.
C‘est d‘ailleurs la grande question du moment dans l‘industrie du luxe. La clientèle des pays émergents - Russie, Moyen-Orient, Chine, etc. - parviendra-t-elle à compenser les porte-monnaie qui se ferment dans les pays occidentaux touchés par la crise? Le luxe va-t-il revivre les difficultés qu‘il a traversées dans l‘après-11 septembre? Les réponses diffèrent selon les positionnements des marques - avantage à celles de traditions dans le très haut de gamme - et la répartition géographique de leur clientèle. En fait, les groupes de luxe ont réagi après leur dernière méforme. Et leur faim de noms célèbres ces dernières années n‘est pas étrangère à ce positionnement défensif.
Et tous les regards se tournent vers l‘Est: une étude de Capgemini et Merrill Lynch situait hier la croissance de la fortune privée en Asie Pacifique à quelque 12,5% en 2007 - avec plus de 20% de croissance pour les seules Inde et Chine - pour atteindre la somme de 9500 milliards de dollars. Cette région compte ainsi 27,8% des personnes dans le monde, qui disposent de plus d‘un million de dollars de fortune, et 26,3% des très riches, soit ayant plus de 30 millions de patrimoine.
Sur le plan marketing ne confond-on pas haut de gamme et luxe quand on parle à la fois de haute horlogerie ou de chocolat, voire de café de prestige? Ces positionnements répondent à des besoins clairs d‘industries évoluant dans des marchés saturés, explique en substance le professeur. «Il s‘agit d‘essayer de réveiller la consommation. Les stratégies de développement doivent passer par des nouveaux chemins pour arriver à vendre.» Et de conclure: «Lorsqu‘ils arrivent, les participants à notre formation ont une idée claire du luxe, lorsqu‘ils en sortent, ils ont saisi la complexité d‘un terme qui implique des produits et des démarches différentes». A. GD
Le haut de gamme vaudois
HORLOGERIE & CIE - Il suffit de regarder les chiffres récents des exportations. Le luxe, le haut de gamme sont les vedettes des statistiques fédérales. A commencer par l‘horlogerie bien sûr. Qui commence cependant à pâtir du ralentissement mondial de l‘économie après des années de croissance. Et, comme l‘a démontré le récent calcul du PIB vaudois, les exportations sont aussi une valeur croissante sur le plan cantonal. Ajoutée à la mécanique de précision, l‘horlogerie pèse pour l‘heure 2,79% du PIB. Et les grands noms sont légion: Audemars Piguet, Jaeger-LeCoultre, mais aussi Blancpain ou Hublot sont ainsi bien implantés en terres vaudoises et si l‘on élargit le spectre on peut ajouter le nom de Reuge et ses boîtes à musique. Voire le groupe Golay (ex-Golay Buchel) qui oeuvre dans le domaine des perles, des pierres précieuses et de la bijouterie.
HÔTELLERIE - Lorsque l‘on évoque ce segment, les hôtels viennent s‘ajouter à la liste avec des grands noms à Lausanne mais aussi dans la région montreusienne. Un secteur représenté également dans le secteur de la formation par l‘Ecole hôtelière de Lausanne.
COSMÉTIQUE - Le luxe, c‘est aussi les cliniques privées et leurs dérivés cosmétiques. A l‘instar de ce que fait la clinique La Prairie, Biotonus, ou encore Hormeta.
INDUSTRIE - Plusieurs marques se positionnent désormais dans le haut de gamme. A l‘instar de Nespresso.
ANNE GAUDARD
Source: 24 Heures - 30 septembre 2008