La Fédération de l'industrie horlogère suisse s'apprête à présenter à ses membres un projet de renforcement du label Swiss Made. Bilan en révèle les lignes directrices qui, avant même d'être adoptées, agitent déjà le landerneau horloger.
«Structurer l'industrie automobile afin qu'elle n'existe que par Ferrari et Maserati représenterait un énorme danger. Or c'est exactement la voie que veut suivre l'industrie horlogère suisse en renforçant le label Swiss Ma-de. » Cet horloger, actif dans le moyen de gamme, est particulièrement remonté contre les propositions que va présenter la Fédération de l'industrie horlogère suisse (FH) pour renforcer des exigences nécessaires à l'obtention du label Swiss Made. Un label souvent décrié par les marques de haute horlogerie qui ne se reconnaissaient plus dans cette appellation considérée comme galvaudée.
Il a fallu que les géants du secteur se décident à changer la donne pour que le dossier avance à la FH. Sans la volonté conjuguée de Richemont, Rolex et Swatch Group,aucune modification n'aurait été envisageable. Le trio a alors trouvé un consensus pour renforcer ce label. Une aubaine pour les autres marques de haute horlogerie qui applaudissent à l'idée de ce renforcement.
Question de définition
A ce jour, une montre est considérée comme helvétique si son mouvement est suisse, s'il est emboîté et contrôlé au final par le fabricant en Suisse. Et pour être considéré comme suisse, le mouvement doit être suisse pour 50% au moins de la valeur de toutes les pièces constitutives puis être assemblé et contrôlé en Suisse. Sans même évoquer la problématique liée aux contrôles, cette définition laisse une large place pour des composants étrangers dans une montre Swiss Made.
Horlogerie à deux vitesses
Dans ce contexte, de nombreuses sociétés actives dans les segments moyen et inférieur, y compris les marques de renom, équipent leurs montres d'un boîtier, d'un cadran, d'un verre et d'un bracelet produits à l'étranger, souvent de qualité égale à la qualité suisse. Sans parler d'une partie des composants du mouvement. «Pratiquement aucune montre mécanique vendue à moins de 1000 francs ne peut se prévaloir d'être fabriquée uniquement avec des composants helvétiques», estime cet expert. Cette affirmation risque de surprendre ceux qui croyaient en toute bonne foi que leur montre à quelques centaines de francs était un pur produit suisse. Reste que ladite montre, même si elle compte de nombreux composants réalisés à l'étranger, porte légalement le label Swiss Made. D'où le léger malaise chez certains fabricants, essentiellement campés dans le haut de gamme, qui craignent que la clientèle soit informée de ces «faiblesses» et verraient d'un bon œil le nettoyage des segments inférieurs.
La vraie problématique est là: l'horlogerie suisse est devenue une horlogerie à deux vitesses. Et plus rien ou presque ne rapproche ces deux mondes. Or, il a fallu la pression des marques haut de gamme afin d'inciter la FH a étudié diverses voies pour renforcer le label Swiss Made. Lors de sa séance de jeudi dernier, le conseil de l'organe faîtier aurait expurgé de son projet les propositions extrêmes, à savoir l'obligation d'utiliser une production suisse pour les platines et les ponts (plaques qui enserrent les rouages d'un mouvement) ainsi que pour l'organe réglant, cœur stratégique de la montre dont un seul producteur en Suisse (Nivarox/Swatch Group) est en mesure de livrer des quantités industrielles. On se serait sans nul doute retrouvé face à une nouvelle enquête de la Comco…
Au final, les principaux éléments retenus tiendraient dans le relèvement des taux pour faire reconnaître comme suisse un mouvement: les 50% au moins de la valeur de toutes les pièces constitutives du mouvement passeraient à 80% pour les mouvements mécaniques et à 60% pour les mouvements à quartz. Mais la modification la plus importante concerne l'habillage de la montre (boîtier, cadran et verre notamment), hors bracelet. Alors qu'aucune exigence n'est formulée aujour-d'hui, la FH proposerait que 80% de la valeur de l'habillage soit produit en Suisse. Une aubaine assurément pour tous les sous-traitants actifs dans ces domaines. Contacté à ce sujet, Jean-Daniel Pasche, président de la FH, n'a pas souhaité commenter ces informations. Il indique que le conseil de la FH rendra publiques ses propositions dans quelques semaines. Lesquelles seront soumises à l'assemblée générale de l'organe faîtier le 28 juin.
Un long chemin
En cas d'approbation, les nouvelles exigences devront être approuvées par les autorités fédérales, dès lors que cette question est régie par une ordonnance sur le «Swiss Made» (OSM). Le fait de convaincre à l'échelon gouvernemental ne suffira pas. «Il faut être conscient que nous ne pouvons pas changer une virgule de l'OSM sans en discuter avec la Commission européenne. Car la définition de la montre suisse est intégrée dans un accord horloger entre la Suisse et l'UE de 1972. Et la Commission européenne veille attentivement», avait relevé Jean-Daniel Pasche il y a un an.
Il est vrai que Bruxelles n'apprécie guère les velléités protectionnistes. D'autant moins sans doute que la Suisse fait la sourde oreille sur le dossier fiscal. Pour les horlogers, désireux de renforcer le label Swiss Made, le chemin sera assurément long et la marge de manœuvre, extrêmement étroite.
Produire en Suisse, mais avec qui?
Pour les horlogers suisses demeure une problématique majeure, plus aiguë encore en ces temps de surchauffe. La Suisse n'a pas les capacités de production pour répondre à la demande. Et nombreux sont les horlogers à prétendre qu'ils auraient pu réaliser, l'an dernier, un chiffre d'affaires de 20 à 50% supérieur s'ils avaient été en mesure de livrer les montres commandées.
Corroborant cette affirmation, les marques qui s'approvisionnent chez des sous-traitants – donc pratiquement toutes, car rares sont les sociétés entièrement autonomes – relèvent que les délais de livraison n'ont jamais été aussi longs. Une situation née de l'excellente conjoncture, d'une part, de la concentration de nombreux sous-traitants dans le giron des groupes, d'autre part. C'est dire que les petits et les indépendants ne sont pas rapidement servis.
Conséquence: plusieurs marques expliquent qu'une montre imaginée aujourd'hui n'a plus aucune chance d'être réalisée en 2008. Huit à douze mois d'attente pour des boîtiers, guère moins pour les cadrans, les niveaux de commandes bloqués au niveau des années précédentes chez ETA – fournisseur quasi exclusif de mouvements mécaniques en Suisse – la situation est devenue intenable pour de nombreuses sociétés. A tel point que la visite d'une entreprise de cadrans, le mois dernier, en Asie a réservé au visiteur des surprises de taille. On n'y voit pas que du Seiko ou de la montre fashion française mais quelques noms parmi les plus prestigieux de l'horlogerie suisse. Et s'ils vont se fournir en Asie, ce n'est assurément pas pour gagner quelques francs mais pour avoir une chance d'être livrés dans des délais raisonnables.
Dans ce contexte, la volonté de renforcer le Swiss Made fait sourire ceux qui en pâtiront le plus. Si, aujourd'hui, les boîtiers et les cadraniers n'arrivent pas à livrer la marchandise, veut-on réellement rapatrier la production de centaines de milliers d'unités en Suisse? L'effort est louable, mais avec quel personnel entend-on les produire? Cette interrogation renvoie à la problématique de la formation, un dossier que fabricants, associations et Confédération seraient bien inspirés d'inscrire dans leurs priorités.
Bilan / Michel Jeannot / www.bilan.ch