Shiva répand sa force sur Cologny

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Dans les mythes brahmaniques, dont la Fondation Martin Bodmer possède un superbe manuscrit illustré, Shiva est l'énergie qui maintient l'univers en perpétuel mouvement. Il est donc souvent représenté sous forme de phallus reposant sur l'organe féminin.
L'hindouisme est tout ensemble une religion, une philosophie et une manière de vivre, qui se fondent sur plusieurs livres sacrés au long de plus de trois millénaires, avec pour seul but de se libérer du cycle des renaissances. Car nos sens sont des maîtres d'erreur et d'illusion. Il n'y a en vérité qu'un grand tout indivisible, l'Absolu impersonnel ou Brahman. C'est l'essence divine qui pénètre toute chose, d'où tout est issu et à laquelle tout retourne, dont les manifestations infinies, les incarnations multiples sont comme les jeux (lîlâ) qui renvoient le monde extérieur à sa vanité et à son peu de réalité. Pour atteindre la délivrance, l'homme peut suivre plusieurs voies, celles de la connaissance (jñâna) ou des actes (karma), celles de la maîtrise physique et mentale (yoga) ou de la dévotion (bhakti).

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Manuscrit sanscrit du Nandipurâna, datant du début du XIXe siècle. Au centre du palais, environné de créatures serpentines, un lingam géant reposant sur un yoni représente Shiva. De part et d'autre, se disputant pour savoir qui est le plus grand dieu, on reconnaît Vishnu, au visage bleu, et quatre bras, et Brahmâ aux quatre visages (les quatre Veda) et aux quatre bras (points cardinaux). Les plus anciens textes inspirés, dont la rédaction remonte au XIIe siècle avant notre ère, furent les quatre Veda. Notamment l'admirable Rigveda et son «Hymne de l'Homme», Purusha, qui relate comment l'univers est né d'un homme immolé par les dieux dans un sacrifice originel, un «homme-monde» sous la forme et par le moyen duquel l'Etre suprême devient le créateur (Brahmâ) et la matière de la création. De ce sacrifice où celui qui est le monde devint l'offrande, naquirent les hymnes, les chants… les chevaux et les animaux… Sa bouche est le Brahmane, ses bras devinrent la caste royale, ses cuisses furent la caste marchande, ses pieds la caste paysanne, la lune naquit de son coeur, de ses yeux le soleil, de sa bouche Indra et le feu, de sa respiration le vent… Puis vinrent les commentaires et les spéculations des prêtres ou brahmanes, les Brâhmana et les sublimes Upanishad, jusque vers 400 avant notre ère. Le bouddhisme surgit alors comme une révolution contre laquelle réagirent les brahmanes. Associés à la caste guerrière, ils favorisèrent l'éclosion des grands textes épiques du Mahâbhârata et du Râmâyana, à la fin du IIIe siècle avant Jésus-Christ. Au déclin du bouddhisme en Inde au Ve siècle, succédèrent une renaissance et une transformation de la vieille littérature brahmanique vers 600 de notre ère, tandis que s'ouvrait la grande période de construction des temples. Cette nouvelle série de textes religieux, les Purâna ou «récits d'Antiquité», fit refleurir les croyances védiques. En reprenant les chants cosmogoniques et les listes généalogiques, mais en développant surtout une masse de récits légendaires et mythologiques à visée religieuse et morale. Ceci, en substituant à l'antique doctrine des oeuvres celles de la foi et de la dévotion autour des trois divinités Brahmâ, Vishnu et Shiva qui représentaient les trois aspects de la Puissance divine: la création, la conservation et la destruction du monde. Les courants sectaires privilégièrent alors à leur gré l'un ou l'autre de ces dieux.
Le «lingam» et le taureau La Fondation Martin Bodmer expose un superbe exemplaire de l'un de ces Purâna, qui ont fait autorité pendant des siècles dans l'Inde, le Nandipurâna, ou récit promulgué par Nandi, «celui qui apporte la joie», le taureau de Shiva. Aux temps anciens, le taureau blanc était le Seigneur de la Joie, et la joie, c'est-à-dire la musique et la danse, était la force primordiale de la création, un aspect plus tard attribué à Shiva. Nandi servit de monture au dieu, incarnant la force intérieure qu'acquiert celui qui maîtrise la violence pulsionnelle et atteint à la connaissance. Shiva, tour à tour bienveillant ou terrifiant, fut représenté en dansant, symbole du mouvement perpétuel de l'univers. Il est la force qui garde en mouvement le cycle destruction-création, brisant toutes les formes, libérant l'énergie nécessaire à une nouvelle croissance, il est la mort qui contient la vie en elle. La forme sous laquelle il est le plus généralement vénéré est celle du lingam ou phallus, simple colonne de pierre ou phallus arrondi reposant sur un yoni, l'organe féminin à l'origine du monde, pour signifier l'union des énergies mâle et femelle, source de toute vie. Charles Méla, directeur de la Fondation Martin Bodmer
Fondation Martin Bodmer
Cologny
19-21, chemin du Guignard.
Tél. +41 22 707 44 33.
www.fondationbodmer.org
TRIBUNE DES ARTS - NOVEMBRE 2008 - No. 366