L'Agefi - 19 février 2010
Bastien Buss
L'analyse des statistiques des exportations horlogères suisses suscite de plus en plus de débats passionnés dans la branche. Notamment parce qu'elles reposent uniquement sur des chiffres d'exportation et non pas sur des données de ventes effectives aux consommateurs finaux, le fameux sell out, si crucial en ce moment. Les embûches et les limites sont nombreuses à une interprétation rationnelle de la situation. Comme l'état des stocks chez les détaillants, les transferts via d'autres pays, pour ne citer que ces deux exemples. Dans ces conditions, toute tentative d'exégèse court le risque «d'aborder les statistiques comme la personne ivre use du lampadaire: davantage pour s'appuyer que pour s'éclairer », comme persiffle l'adage. Quelle confiance faut-il donc accorder aux statistiques en tant que reflet d'une quelconque réalité? La question reste largement ouverte. Encore plus depuis deux à trois mois. Pourquoi?

Si l'on ne peut que se réjouir de la première hausse (+2,7%) des exportations en janvier (après quatorze mois de baisse massive), on peut aussi se demander pourquoi la reprise n'est-elle pas plus prononcée? Récemment, Nick Hayek, CEO de Swatch Group, se posait la même question dans nos colonnes. En effet, la banque Vontobel a calculé que le numéro un mondial de l'horlogerie, le groupe Richemont et la marque Rolex pèsent ensembles quelque 50% des ventes horlogères en valeur réalisées en 2009. Et les deux premiers ont affiché des résultats nettement supérieurs à la moyenne, surtout sur les derniers mois. Swatch Group a ainsi fait part d'une progression de ses ventes en décembre de 28,8% (31% au niveau des exportations) et la hausse s'est affichée à peu près au même niveau en janvier. Richemont, numéro deux mondial, a quant à lui annoncé une amélioration de 12% de son chiffre d'affaires au mois de décembre, démontrant que le groupe était à nouveau en phase ascendante. En pondérant et agrégeant ces éléments à l'ensemble de l'industrie, on comprend aisément l'étonnement de Nick Hayek.
A ce stade, trois constatations s'imposent. D'abord, les grands groupes ne cessent de gagner d'importantes parts de marché durant ce début de cycle haussier, au détriment des acteurs de taille réduite. Ensuite, les statistiques démontrent indirectement que certaines entreprises doivent encore et toujours affronter une situation des plus délicates. On évoque des reculs de plus de 30, 40 voire 50% des activités de certains horlogers, et pas forcément des moindres. Enfin, la chute des commandes chez les sous-traitants est probablement plus que proportionnelle par rapport au reflux réel du marché dans son ensemble. Cet effet d'anticipation du recul de la demande est nommé effet «Bullwhip » qui décrit un effet de levier - à la hausse, comme à la baisse -, induit par des interprétations de fluctuations du marché par tous les acteurs de la branche.
Conclusion provisoire: les grands acteurs ressortent grandi de la phase de récession et continuer de planter des banderilles durant cette phase de pré-reprise, alors que d'autres vont devoir encore continuer à lutter ces prochaines semaines et mois pour leur survie. Le cash venant cruellement à manquer, il faut s'attendre à de nombreuses opérations de renflouage et, en dernier ressort à des faillites. Les spécialistes avancent le nombre de quinze à vingt disparitions de sociétés horlogères cette année. Avec, en corollaire, une augmentation du chômage, déjà à des sommets (à 12,9%, soit trois fois plus que la moyenne des autres secteurs). Plus que jamais, il faut peut-être aujourd'hui parler d'une horlogerie à deux, voire trois vitesses.
A ce sujet, celle de la reprise des exportations du mois de janvier ne permettra d'atténuer que marginalement les effets déjà mentionnés. La progression de 2,7% s'explique surtout par un effet de base très favorable en raison de la forte contraction affichée l'année passée. Une donnée qui prouve aussi que les ventes sont encore loin de décoller. La Fédération horlogère veut toutefois temporiser. L'industrie «a surtout confirmé le redressement de tendance amorcé en novembre 2009, qui devrait l'amener progressivement vers de meilleurs résultats», indique-t-elle dans un communiqué diffusé hier.
Parmi les autres enseignements à tirer de ce premier mois de l'année, on peut citer la glissade incessante du haut de gamme (voir graphique) et la baisse du prix moyen. Sur les différents marchés, l'Extrême-Orient a affiché une très forte croissance, grâce notamment à Hong Kong, à la Chine, à Singapour et à Taïwan. Ce que la fin de 2009 avait déjà montré et qui renforce le rôle de locomotive de ce continent. A l'opposé, les Etats-Unis, et c'est là que réside la principale mauvaise nouvelle, sont restés à un faible niveau, malgré l'amélioration substantielle du climat de consommation qui y règne depuis quelques mois et le versement de copieux bonus bancaires.
Plusieurs secteurs d'exportation montrent des signes de relance
Le commerce extérieur de la Suisse a poursuivi sa convalescence en janvier, exportations et importations ayant encore reculé. Mais des signes d'embellie pointent, notamment pour les livraisons à l'étranger des industries pharmaco-chimique et horlogère.
Les exportations ont globalement diminué de 1,4% sur un an le mois dernier pour s'inscrire à 14,41 milliards de francs, a indiqué jeudi l'Administration fédérale des douanes (AFD). Corrigé du nombre de jours ouvrables, la contraction atteint 0,5% et 3,6% si l'on tient compte du renchérissement. Dans le détail, les livraisons à l'étranger de l'industrie de la chimie et des produits pharmaceutiques ont progressé de 6% pour atteindre 6,54 milliards de francs. Parmi les gagnants figure aussi l'horlogerie.
L'industrie textile a pour sa part connu une augmentation de 1% à 125 millions de francs, tout comme la bijouterie +3,7% à 263 millions). Ces quatre secteurs mis à part, la morosité est demeurée de rigueur pour les autres branches exportatrices. A commencer par celle des machines et l'électronique (-11,3% à 2,36 milliards).
Pour le reste, janvier a rimé avec régression: instruments de précision (-8,1% à 1,05 milliard de francs), industrie métallurgique (-0,2% à 874 millions) et denrées alimentaires (-0,6% à 515 millions) n'ont ainsi pas encore profité de la reprise conjoncturelle en cours, même si des variations internes existent. Sous l'angle géographique, les exportations ont reculé de 4,4% vers l'Union européenne (qui constitue plus de 60% des exportations) et même de 10,1% vers l'Amérique du Nord. Par contre, elles ont progressé de quelque 10% à destination de l'Asie, qui s'affirme pour l'heure comme le moteur de la relance de l'économie mondiale.
En ce qui concerne les importations, elles se sont contractées de 4,9% en janvier à 11,99 milliards de francs, permettant à la Suisse de dégager un excédent commercial de 2,42 milliards (+21,2% sur un an). Les biens de consommation ont particulièrement souffert, avec une baisse de 7% à 4,98 milliards. Médicaments, denrées alimentaires et vêtementschaussures ont notamment reculé (de respectivement 4,8% à 1,74 milliard de francs, 5,6% à 551 millions et 13,2% à 564 millions) parmi les principaux postes.
En revanche, l'entrée de voitures de tourisme neuves a rencontré un vif succès (+21% à 554 millions). Les biens d'équipements ont reculé de 4,6% à 2,93 milliards de francs, sous l'effet de la chute de 10,4% à 2,27 milliards des machines et appareils. Enfin, les matières premières et produits semi-finis ont accusé une contraction de 4,3% à 2,96 milliards et les produits énergétiques un gain de 2,3% à 1,12 milliard.
A noter que le commerce avec la Libye a retrouvé quelques couleurs le mois dernier, sur fond de crise diplomatique persistante entre les deux pays. Les exportations vers Tripoli ont été multipliées par trois et demi à 29 millions de francs, alors que les importations (pétrole) plus que doublaient à 72 millions. – (ats)
