Voilà, c'est fait. On a replié bagages et, comme le chantait Dutronc:
"Les travestis vont se raser,
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués".
Baselworld version 2013 est terminé.
Et l'homo post coïtum est d'autant plus tristis que, cette année tout particulièrement, on avait mis les bouchées doubles. Pensez donc un instant: un bâtiment flambant neuf qui a coûté dans les 430 millions de francs, 1'000 nouveaux stands, plus opulents les uns que les autres, avec des bancs de poissons tournant au plafond ou des parois blindées dignes de Fort-Knox. Du champagne qui coulait comme s'il en avait plu, des donzelles haut perchées rivalisant pour le titre de Miss Galaxie, 3'500 journalistes accrédités et accros à la publicité, tous les CEO body-buildés pour la circonstance. Avec, flottant par-dessus, l'aura délicate du bon goût international: attention, vous vous promenez dans du Herzog & de Meuron! C'est pas n'importe quoi. Les bratwürsts ont été priées de dégager. Le café a dû augmenter (5,50.- CHF la tasse, au minimum – on se demande comment font les gars qui débarquent du Sichuan où une tasse de café bâlois représente un salaire journalier et une nuit d'hôtel un salaire mensuel).
Mais on n'était pas là pour ce genre de jérémiades. C'était beau, c'était grandiose et on était sommé d'acquiescer.
Sauf que toute cette belle santé laissait quand même un drôle de goût. L'horlogerie ne serait-elle pas en train de se développer un peu hors-sol, comme les tomates hollandaises? Pourquoi a-t-elle besoin de tout ce faste, de tous ces emballages? Ne se suffit-elle pas à elle-même? Faut-il pour la vanter à tout prix dresser ces immenses mastabas, ces temples dédiés chacun au culte d'un dieu unique?
Transformé en pèlerin hésitant sur la solidité de sa propre foi, le journaliste passait ainsi de "chapelle en chapelle", de pavillon en pavillon ("stand" est devenu un mot vulgaire), cherchant à chaque fois à décrypter les dogmes de la religion unique qu'on lui présentait, résumée en une seule clé USB (les cadeaux de presse ont quasiment disparu, ce qui est déontologiquement un progrès mais n'est pas forcément bon signe – "on n'a plus vraiment besoin de vous").

De tout ce carnaval éphémère, on en ressortait non seulement lessivé, au propre comme au figuré, mais aussi vaguement dubitatif. Quand on sait pertinemment, et preuves à l'appui, que derrière bien des glorieuses façades de verre et d'acier la réalité quotidienne est des plus âpres, on ressent parfois quelque mal à l'âme. Comme Potemkine conduisant à travers son pays la Grande Catherine de toutes les Russies, on voit bien que derrière l'opulence affichée se cachent parfois des villages de carton. Mais chacun est sommé de jouer le jeu des faux-semblants, journaliste inclus. Et, à moins de courir tout nu à travers la Halle 1.0, "le saint des saints" (tiens, personne n'a encore songé à faire un streaking à Bâle), on ne voit pas comment on pourrait dessiller les yeux des chalands. Car, disons-le tout net: au-delà des chiffres encore mirobolants, on percevait à Baselworld une forme d'inquiétude retenue, diffuse, mais bel et bien présente. Et si tout cela n'était pas trop beau pour être "vraiment" vrai? Et si tout ça ne pouvait pas, un beau ou maudit jour, s'écrouler comme un bête château de cartes? Et si, sous le métal, l'or et le diamant, il n'y avait que du sable? Un pavillon, cette année, disait ce transitoire et cet éphémère: celui conçu par Toyo Ito pour Hermès. Tropisme bouddhiste, sans doute, habitué au provisoire de la matière. Pavillon en forme de cabane de bois (certes luxueuse, on est à Baselworld, tout de même), l'aérienne et fragile construction d'Hermès faisait office de postulat philosophique. Ce qu'en langage courant on pourrait résumer d'un simple: "on est peu de chose, quand même". Autrement dit: post coïtum, homo tristis.
