Les automates font leur retour en majesté

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Trois expositions neuchâteloises plongent dans l'univers des Jaquet Droz et des fabricants, passés ou actuels, de prouesses mécaniques

Le Matin Dimanche  - 22 avril  2012

Jean-Claude Péclet



Flash-back vers les années 70. Comme chaque premier dimanche du mois, depuis 1909, au Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel, l'Ecrivain, le Dessinateur et la Musicienne s'animaient en public. Combien étions-nous à admirer ces vénérables bicentenaires qu'un employé en blouse bleue remontait avec la tendresse d'un père adoptif? Une trentaine peut-être. A la sortie, on achetait pour vingt centimes «Mon toutou», un joli chien crayonné par le Dessinateur.

Les foules seront plus compactes pour visiter l'exposition qui s'ouvre le 28 avril dans trois musées neuchâtelois. Le patrimoine exceptionnel qui y sera présenté bénéficie, heureux hasard, du succès d'«Hugo Cabret», le film aux six oscars dont les vedettes sont un jeune garçon, le cinéaste Méliès et un androïde inspiré de celui que créa le Suisse Henri Maillardet vers 1805.

 

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Jouets des rois

Les automates retrouvent leur gloire d'antan, ce n'est que justice. Mais la fascination qu'ils suscitent diffère de celle qu'ils provoquaient au siècle des Lumières, comme le montre l'évocation historique qui suit.

Hissons-nous sur la carriole commandée en 1757 par Abraham Louis Sandoz pour transporter de La Chaux-de-Fonds à Madrid la pendule du Berger et autres merveilles mécaniques réalisées par Pierre Jaquet Droz. Les deux compères ne doutent pas de leur art, avec raison. Après des mois d'attente, Ferdinand VI les reçoit et «fait jouer plus de cent fois les pendules, le rire continuellement sur son visage». Le roi, que la neurasthénie terrassera bientôt, paie avec munificence ces instants de bonheur: 2000 pistoles d'or, une fortune.

Les automates sont alors jouets de souverains, mariant deux mondes fort opposés: la magie et la science. Commençons par la seconde. A la fin du XVIIIe siècle, savants et philosophes se penchent sur le corps humain, dont Descartes a écrit que «Dieu l'a fabriqué comme une machine». Si tel est le cas, un habile artisan ne pourrait-il en recréer les fonctions?

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Automatiers et chirurgiens échangent leurs savoirs… et réalisent bientôt que la mécanique humaine reste inimitable. Mais leur travail n'est pas vain. Ainsi Jean Frédéric Leschot, associé des Jaquet Droz, fabrique des prothèses dont la sophistication étonne aujourd'hui encore. A une baronne ayant perdu un bras, il écrit en 1795: «Je suis, grâce à Dieu, bien à même de remplir votre attente. Plusieurs objets de cette nature ont déjà été confiés à mes soins, et je m'en suis toujours tiré avec l'approbation et le soulagement de mes commettants.»

En parlant de technique, il faut absolument évoquer le Grenoblois Jacques de Vaucanson (1709-1782), le pionnier et peut-être le plus grand de tous. Son «Joueur de flûte traversière» (1735) précéda de trente ans les androïdes de Jaquet Droz. Il fit sensation en 1744 en dévoilant un canard capable de cancaner, nager, manger et… chier (pardon!) via un intestin et un sphincter artificiels. Inventeur génial, nommé ingénieur général des Manufactures, Vaucanson perfectionna – avant Jacquard – le métier à tisser et provoqua en août 1744 le soulèvement de 15 000 ouvriers de la soie lyonnais défendant leur emploi. Science et technique montraient à cette occasion leur face sombre.

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Pour en revenir au canard de Vaucanson, l'illusionniste Jean-Eugène Robert Houdin écrivit, un siècle plus tard, que la digestion du volatile était «un artifice que je n'aurais pas désavoué dans un tour d'escamotage». Faux, rétorquèrent ses adversaires, Robert Houdin n'a pu juger que sur une copie. L'original ayant disparu, le mystère reste entier et nous amène à l'autre dimension des automates: la magie.

Quand leurs créateurs touchaient aux limites de leur doigté, ils recouraient parfois à la mystification, Jaquet Droz compris. Un exemple célèbre fut le joueur d'échecs turc du baron Wolfgang von Kempelen (1734-1804), qui défia l'impératrice de Russie Catherine II: le «musulman de fer» était en fait commandé par un homme caché sous l'échiquier.

Avec la révolution industrielle et la Révolution tout court, les automates descendirent de leur piédestal. On en faisait toujours, en plus grand nombre même, mais d'une facture assez conventionnelle. Les mécaniques raffinées que s'arrachaient les monarchies devinrent objets de foire. Si la Belle Epoque s'en divertit encore, la guerre de 14-18 étouffa leur cliquetis sous le fracas d'autres machines, plus terrifiantes. Commença alors l'ère de la poussière et de l'oubli. Comme dans «Hugo Cabret», les automates furent dispersés, restaurés avec plus ou moins de bonheur. Et comme dans le film, un garçon têtu a décidé de leur redonner vie.

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Poèmes en mouvement

En Suisse, ce jeune homme aux yeux émerveillés s'appelle François Junod. Après un apprentissage de mécanicien de précision, le Sainte-Crix a bifurqué instinctivement vers les beaux-arts, devinant qu'au tournant du millénaire, le public craint la science et ne croit plus guère à la magie. Mais il aime encore la poésie. Ainsi sont les créations de Junod: des poèmes du mouvement. Son cheval livré en 2007 pour le carillon-carrousel de Leganés, au sud-ouest de Madrid, trotte avec une suprême élégance.

Deux cent cinquante ans séparent cette œuvre des préparatifs du voyage que fit Jaquet Droz à la cour d'Espagne. Et 250 ans se sont écoulés, jour pour jour, entre la naissance de Vaucanson (24 février 1709) et celle de François Junod (24 février 1959). Simple coïncidence?

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