WORLDTEMPUS - 28 février 2013
Pierre Maillard
Chronique
Un certain Lorenz Potthast, de l'Université de Bremen, a mis au point ce qu'il appelle "The Decelerator Helmet". C'est un casque intégral en forme de grosse boule brillante, surmonté d'une caméra et qui, une fois enfilé, vous coupe de toute vision extérieure directe. A l'intérieur, devant vos yeux, est suspendu un petit écran qui retransmet ce que voit la caméra. A un détail près: la réalité du monde extérieur vous parvient ralentie, "décélérée" comme le dit le nom de l'objet en question.

Cette décélération peut être parfaitement modulée à l'aide d'une petite commande que vous tenez en mains et qui vous permet de jouer avec les rythmes de l'activité qui se mène autour de vous, les ralentissant à votre gré.
Vous pouvez ainsi passer une heure à marcher avec ce bidule sur la tête mais n'avoir vu qu'une demie heure de la réalité que vous venez de traverser (et pendant ce temps on aura tout aussi bien pu vous assassiner sans que vous ayez vu venir quoi que ce soit).
Bref, c'est apparemment un objet parfaitement inutile, assez ridicule à porter et de plus très dangereux (essayez de traverser avec ce machin sur la tête un giratoire encombré de voitures dont vous avez décéléré l'accélération).
Si l'humanité l'a inventé en 2012, et non pas au fond d'une grotte lors d'un après-midi pluvieux de la préhistoire, c'est, bien sûr, parce que nos techniques le permettent mais aussi, surtout, parce qu'il tente de répondre au désarroi existentiel que nous ressentons tous devant l'accélération, voire l'emballement de nos sociétés en "temps rééel".
Pour beaucoup, il est devenu urgent de ralentir.

Essayons un instant d'imaginer ce que pourrait être une visite au temple des gardiens du temps, le SIHH, "decelerator helmet" vissé sur la tête. Passé, très difficilement, le portique de détection, on accède à un vaste espace qui a le bon goût d'être tout moquetté, au cas où l'on viendrait à trébucher. Avançons de notre pas peu assuré. La foule qui se presse dans le stand de Richard Mille semble jouer une étrange chorégraphie presque aquatique: les bras se tendent infiniment, les mains se serrent longuement, les bises s'échangent interminablement. Tout le monde semble lentement acquiescer de la tête. Dans un coin, un journaliste boit sans fin une coupe de champagne. Penchons-nous sur la dernière montre qui nous est présentée: c'est la montre à 500'000$ qu'un des hommes les plus rapides du monde, Yohan Blake, a portée lors de la finale du 100 mètres des JO de Londres. Une merveille. En se penchant dessus, on constate que son tourbillon-minute met environ trois minutes et demi à faire un tour et que son balancier à inertie variable vibre à l'allure jusqu'alors jamais rencontrée de 11'568 alternances/heure! Diable d'horloger que ce Richard Mille.
Tournons notre casque ralentisseur dans une autre direction. Tiens, Cartier! On nous y annonce des dizaines et des dizaines de nouveautés, dont pas moins de 40 dans la seule haute joaillerie! Là où mes collègues en ont tant vu qu'à la fin de la présentation ils ne se souviennent plus de rien, j'ai pu me concentrer durant 45 minutes à la seule contemplation de la Rotonde de Cartier Mystérieuse, calibre 9981 MC, qui ne m'est pourtant passée entre les mains que pendant 30 secondes. Quelle profondeur je vais pouvoir apporter à mes commentaires!
Mais porter un tel casque n'a, je l'avoue, pas que des avantages. Si on peut longuement jouir de la plage des Hamptons tout en regardant la dernière Clifton de Baume & Mercier, par contre, essayez un instant de vous concentrer sur les quatre balanciers-spiraux et les 5 différentiels de l'Excalibur Quatuor de Roger Dubuis! Du 16Hz, soit 115'200 alternances/heure et je n'y ai vu que du feu!
Heureusement qu'au stand d'IWC ils n'avaient pas installé un simulateur de F1: je me demande ce que ça aurait donné avec mon ralentisseur sur le crâne.
Bref, le temps a passé, long, très long et monotone et, alors que ma montre indiquait 16h15, toutes les lumières se sont éteintes. J'ai couru en tous sens et c'est l'équipe des techniciens de surface du matin qui m'a retrouvé affalé entre les vitrines de la bien-nommée exposition "La Conquête du Temps", montée par l'historien Dominique Fléchon. J'y avais constaté un fait étrange: plus l'homme maîtrise la mesure du temps, plus celui-ci accélère comme s'il voulait à tout prix prouver qu'il est insaisissable. Au temps de la clepsydre, on avait tout le temps de voir couler un petit filet d'eau ou rouler des grains de sable. Avec l'horloge du clocher, les rêveurs étaient régulièrement rappelés à l'ordre et sommés de courir à la messe. Avec l'implacable horloge de la machine à timbrer, la cadence industrielle s'est mise à rythmer nos existences. Et maintenant que nous portons ces impérieuses machines à nos poignets, impossible d'échapper à leur dictature qui s'impose à tous (disons, à tous ceux qui ne portent pas de casques ralentisseurs).
Je suis sorti dans le petit matin frisquet, tout penaud. Mince, me suis-je dit, j'ai raté l'After Dinner Boat Party sur le bateau. Mais qu'est que ça donne au juste, que de danser sur un groove enflammé, coiffé de son "decelerator helmet"? Je l'avoue, je n'ai pas osé tenter l'expérience. Ralentir, okay, mais pas systématiquement à contretemps.
Vidéo
Pierre Maillard est rédacteur en chef d'Europa Star