On aime ou on n'aime pas, mais le bijou reste impressionnant. Une bague de taille plus que respectable surmontée d'un diamant aux reflets roses. Très vite la salle s'anime. A partir du million de francs, chaque enchère ajoute 100?000 francs au total. A 1?300?000, le silence s'installe. Le dernier enchérisseur, qui travaille par téléphone, retient sans doute son souffle de crainte que son concurrent, présent lui dans la salle, ne lui dispute une fois encore la victoire.

Vente aux enchères de bijoux chez Sotheby's à l'Hôtel Beau-Rivage. Le médiocre résultat, surtout mis en regard des résultats de l'été, ne laisse guère de doute: le monde des enchères, et partant du luxe, n'ignore plus les effets de la crise. (pierre albouy/19 novembre 2008)
Comme dans les souks
David Bennett, commissaire-priseur vedette pour la joaillerie chez Sotheby's est d'un avis différent. On le comprend, plus l'enchère est élevée, plus la commission que touche sa maison est importante. Il titille donc avec talent l'homme de la salle sur le mode «le bijou est beau, il vaut bien 100 000 francs de plus». L'homme reste d'abord inflexible avant de faire un geste étrange que David Bennett finit par comprendre: «1 350 000? Non, je ne peux pas. La prochaine enchère est à 1 400 000.» Entre le commissaire-priseur et l'enchérisseur, le jeu continue. Le premier saisit alors une machine à calculer, demandant une minute de réflexion et lâche finalement: «1 375 000. A moins je ne peux pas.» L'homme ne bouge pas. Il a raison. Une minute plus tard, il quitte la salle, satisfait. La bague est à lui pour 1 350 000 francs.
Des enchères comme un marchandage de tapis, tout le monde l'admet ce soir-là à l'Hôtel Beau-Rivage, c'est particulièrement rare. Tout comme l'est la proportion de lots invendus – près de 50% – lors de cette enchère, dont les trois plus magnifiques diamants de la vente. Ce médiocre résultat, surtout mis en regard des ventes de l'été, ne laisse guère de doutes sur le fait que le monde des enchères, et partant du luxe, n'ignore plus les effets de la crise: «Le marché du diamant traverse de toute évidence une période de transition, lâche David Bennett. Les objets mis en vente ce soir ont été sélectionnés et estimés au début de l'été dernier, quand la conjoncture était bien plus favorable.»

La vente aux enchères à l'Hôtel des Bergues
Le sort ne sera pas beaucoup plus enviable chez Christie's un jour plus tard. Comme si la joaillerie était le premier secteur des enchères à se laisser gagner par la morosité économique. Ce que ne nie pas François Curiel, président de Christie's Europe: «Les enchères de joaillerie sont souvent dominées par des professionnels, qui connaissent très bien le marché et prédisent son évolution. D'où une retenue certaine aujourd'hui. Mais les signes restent contradictoires. Nous avons continué à réaliser de très grosses ventes ce dernier mois. Mais j'imagine que nous mettrons du temps à revenir aux sommets que nous avons connus en 2007.»Reste que certains secteurs résistent mieux que d'autres. Les grandes maisons ont ainsi réalisé cette semaine à Genève d'excellentes ventes dans le domaine horloger. Avec même certains records. Les montres seraient-elles une valeur refuge en ces temps de crise? «C'est un peu plus compliqué que cela, confie Aurel Bacs, codirecteur du département horloger chez Christie's. La crise a en quelque sorte purgé ce marché de certains riches amateurs ou spéculateurs qui emmenaient les prix à des sommets. Il ne reste plus alors que les vrais collectionneurs, que la conjoncture ne réussit pas à détourner de leur véritable passion pour les montres.»
PIERRE-YVES FREITribune de Genève - 21 novembre 2008