GMT - Printemps-été 2011
Brice Lechevalier
Placée sous le credo Time to Act, cette journée du 5 mai organisée par la Fondation de la Haute Horlogerie a eu le mérite de rappeler des points existentiels, de poser les bonnes questions, d'extirper les invités de leur quotidien en les incitant à prendre du recul pour mieux cerner l'horizon de leurs marques. Ancien directeur général du WEF, le modérateur André Schneider donnait ainsi les règles du jeu : « ce forum doit nous indiquer quels sont les challenges et comment les aborder ». Libre à chacun d'apporter ses réponses ou de pencher pour les thèses de tel ou tel intervenant. Au sujet de la Chine par exemple, qui croire entre le très rationnel Martin Wolf (chroniqueur économique en chef du FT) et l'ambassadeur chinois auprès des Nations Unies, He Yafei, au discours plus formaté ? S'appuyant sur des chiffres, le premier expliquait qu'avec un PIB dépendant à 50 % de ses investissements et une croissance de 7 % insuffisante pour les absorber à moyen terme, la Chine ne pouvait échapper à un énorme ajustement. Le second argumentait que les Chinois prenaient conscience que la qualité de la croissance était plus importante que l'augmentation du PIB, tout en utilisant d'autres chiffres: chaque année 13 millions de Chinois quittent les campagnes pour les villes, leur espérance de vie est passée de 37 ans en 1949 à 73 aujourd'hui, ils gagnent en moyenne 18 fois moins que les Suisses.

La croissance est donc inévitable. En rappelant que « tout le monde ne peut pas augmenter ses exportations en même temps, or c'est ce que tout le monde souhaite faire », Martin Wolf mettait le doigt sur une évidence délicate : les prix des matières premières explosent déjà mais en 2030 la demande des pays non membres de l'OCDE, aujourd'hui égale à celle de l'OCDE, aura doublé. Quant à l'actrice indienne Shabana Azmi, engagée dans de nombreux projets socio-économiques, elle renchérissait en soulignant que la moitié de la population indienne avait moins de 25 ans, et que les marques de luxe visant le long terme sur ce marché devaient sensibiliser la gigantesque classe moyenne qui se profi le et soutenir le développement social. Même le philosophe français Luc Ferry, ancien ministre de l'Education nationale et de la Recherche, prévenait que les années 2020 s'accompagneraient d'une pénurie des matières premières non renouvelables.

Mises en lumière par la verve de ce brillantissime orateur, cultures et éthiques ont fait figure de remèdes salvateurs face aux menaces du XXIe siècle : nos contemporains ne sont plus guidés par une grande cause finale mais par l'obligation d'innover, rien ne freine autant l'achat impulsif que les valeurs morales. Effectivement, Tom Savigar (directeur stratégie du Future Laboratory London) assénait : « les Apple Stores ont remplacé les églises, avec non plus une croix mais une pomme au-dessus de nos têtes ». « L'art contemporain n'est pas beau mais innovant », soulignait Luc Ferry en décrivant le XXe siècle comme la plus grande période de déconstruction des valeurs traditionnelles de toute l'humanité. D'après Laurent Haug (CEO de Lift Conference) « l'innovation, souvent incrémentale, vient plus en complément qu'en remplacement ». Ainsi les réseaux sociaux représenteraient un épiphénomène, « mais comment y survivre ? » Pour lui, les entreprises familiales, avec leurs valeurs mieux enracinées, seraient plus sereines et réagiraient mieux face à l'innovation. Quant à l'historienne et critique en design Alba Cappellieri, elle définissait ses fondements tels que le procédé assemblant des idées en reliant des éléments déjà connus mais considérés comme sans rapport entre eux. Bref, la remise en cause de chacun parait inéluctable : « seuls ceux qui entreprennent ont une chance de réussir » annonçait le Conseiller d'Etat François Longchamp, tandis que Fabienne Lupo (présidente de la FHH) déclarait « les couleurs de la culture doivent être portées dans le monde, pas seulement celles de l'économie ». Personne n'oubliera le mot de la fin de Luc Ferry : « En vieillissant les raideurs se déplacent »
Compte-rendu sur: www.hautehorlogerie.org
