L'emploi semble s'être stabilisé malgré les prédictions les plus sombres. Retournement ou timide rémission?
L'Agefi - 3 novembre 2009
Bastien Buss
Enfin. D'aucuns évoquent une timide rémission. D'autres parlent de légère stabilisation. Les plus hardis, du bout des lèvres, osent même le mot amélioration. Les plus vives craintes semblaient pourtant de mise pour l'emploi horloger il y a quelque mois encore. Les discours «d'automne meurtrier» ou «d'hiver sanglant» étaient brandis par les experts du secteur. Or, il semble que le pire a pu être évité, ou du moins qu'il soit désormais passé, le conditionnel et la prudence restants de rigueur. Les annonces de licenciements se font en effet plus rares depuis la fin des vacances horlogères de cet été. Elles ne font en tout cas plus les gros titres de la presse. Ce qui ne veut toutefois pas dire qu'aucune restructuration n'ait été opérée, la branche cultivant toujours sa légendaire discrétion.

«Selon les échos qui nous parviennent, on peut penser que la situation s'est stabilisée», se réjouit timidement François Matile, secrétaire général de la Convention patronale de l'industrie horlogère suisse (CPIH). «Je pense que nous avons atteint le fond. On sent quelques signes de frémissement dans la marche des affaires.» Mais qui ne se traduisent malheureusement encore pas dans les statistiques de la Fédération horlogère (-26,1% en septembre et -25,9% depuis le début de l'année). S'il convient de raison garder et de ne par crier victoire prématurément, certains indices, très fragiles, semblent cependant aller dans la bonne direction.
Plusieurs sociétés, après avoir introduit des mesures de réduction de l'horaire de travail (RHT), tournent à nouveau à plein régime. Ainsi, Universo, filiale du Swatch Group, est sorti hier, avec deux mois d'avance sur le programme, de sa période de chômage partiel.
«Nous enregistrons moins de demandes de RHT en ce moment», témoigne Annabelle Martinez, déléguée du syndicat Unia à Genève. Selon la syndicaliste, des entreprises continuent toutefois de procéder à des licenciements, sans aucune mesure d'accompagnement. Plusieurs dossiers font d'ailleurs actuellement l'objet de discussions pour parvenir à un accord. Annabelle Martinez estime que la perspective des très importantes ventes de Noël peut jouer un rôle important dans l'actuelle stabilisation et constate également, quelque peu surprise, que des sociétés font à nouveau appel à des temporaires, premières victimes de la crise à l'automne 2008. Son collègue pour le canton de Vaud, Aldo Ferrari est d'avis que le creux a été touché et que les commandes pourraient repartir. «Notamment grâce à l'Asie.» D'après le syndicaliste, les appréhensions demeurent toutefois pour cet hiver car ne règne pour l'heure «qu'une très, très légère accalmie». Un avis partagé par Pascal Crespin, d'Unia Neuchâtel. «Je m'attendais à un septembre noir. Or, il semble que les décisions de licenciements aient été reportées à plus tard. Il faut s'attendre à un décalage. Les mesures seront peut-être annoncées au début de l'année prochaine ou au printemps», témoigne-t-il, insistant sur la notion d'amélioration passagère.
N'en demeure pas moins que les annonces de suppressions d'emplois restent quatre à six fois plus élevées qu'en période de normalité conjoncturelle. De là à parler d'optimisme est un pas que personne ne veut franchir. «Reprise? Quelle reprise?», s'interroge un horloger indépendant neuchâtelois, qui confesse que le carnet de commandes de sa société reste désespérément vide. La situation pour les fournisseurs demeure également très délicate. Là, de nombreux licenciements sont encore à craindre.
In fine, l'horlogerie va payer un très lourd tribut au marasme économique qui s'est abattu sur elle suite à l'effondrement de Lehman Brothers, véritable symbole du cataclysme financier actuel. «Le secteur pourrait perdre jusqu'à 10% de ses effectifs. Ce qui représente environ 5000 emplois, qu'il s'agisse de licenciements ou de poste de travail non repourvus. C'est le nombre d'emplois que nous avions gagné entre 2007 et 2008», estime François Matile. Au sortir de la crise, les effectifs pourraient ainsi retomber à environ 48.000 personnes de Genève à Schaffhouse, en passant par La Vallée de Joux, Neuchâtel, Bienne et Granges, véritable cluster du secteur. En juin, la Convention patronale de l'industrie horlogère suisse estimait que 3000 emplois avaient déjà été biffés. Des restructurations, dont il est inutile de faire la litanie, qui se retrouvent bien évidemment, mais avec un léger décalage temporel, dans les chiffres du chômage du Secrétariat d'Etat à l'économie (voir tableau ci-dessus).
En une année, soit de septembre 2008 au même mois de cette année, le taux de chômage horloger a ainsi progressé de 259,7%, pour atteindre 12,7%, touchant désormais 2784 personnes. Il y a une année, il ne s'affichait qu'à 2,4%. Les pires aggravations ont eu lieu entre janvier et juin, avec des augmentations oscillant entre 0,9 et 1,2 point de pourcentage. Preuve supplémentaire d'une très infime amélioration: entre août et septembre de cette année, derniers chiffres disponibles, la croissance est tombée à 0,4 point de pourcentage. Soit un rythme que l'horlogerie n'avait plus connu depuis octobre 2008.Toujours est-il qu'aucun autre secteur n'a pareillement souffert et n'a connu une telle amplitude haussière, avec un taux de chômage désormais plus de trois fois supérieur à la moyenne nationale.
