L'Agefi - 28 mars 2011
Propos recueillis par Giuseppe Mellilo
Paul So est l'un des Tycoons de l'horlogerie de Hong Kong. Le président de l'Association des fabricants horlogers (HKWMA) de l'ancienne colonie affiche sur sa carte de visite une longue liste des comités et associations de commerce qu'il dirige. Son association compte 600 membres. Chacun emploie environ 2000 employés. Ils représentent une force de travail de près de 1,2 million de collaborateurs dans le secteur en Chine. «Je viens d'une famille pauvre, explique Paul So. J'ai débuté dans l'horlogerie dans les années 1970 comme vendeur». Peu après, Paul So achète des composants et les assemble. «J'ai assemblé mes premières montres dans la cuisine de l'appartement de mon épouse». Ce commerce lui permet de monter une fabrique dans les années 1980, puis une seconde.
Comme tous les horlogers de Hong Kong, le patron du Sweda Group a délocalisé ses deux usines en Chine où il emploie 2000 collaborateurs. Il réalise notamment les montres de la marque Lewi's, Il y a dix ans, il a aussi lancé sa marque de montres fashion pour adolescents et jeunes adultes, o.d.m. Mais son projet le plus ambitieux est de créer une marque de montres prestigieuse.

Giuseppe Mellilo: Comment voyez-vous le marché de l'horlogerie actuel ?
Paul So: Actuellement, le marché mondial de l'horlogerie ressemble à une pyramide. Au sommet, les horlogers suisses dominent le segment de luxe. Des marques prestigieuses comme Rolex, Omega, Girard- Perregaux ou Patek Philippe produisent un nombre de pièces limité mais avec des marges très élevées. Au centre de la pyramide, les Japonais contrôlent le milieu de gamme avec des marques comme Seiko. A la base de la pyramide, les horlogers de Hong Kong, qui font beaucoup de sous-traitance, précèdent les horlogers chinois qui produisent des millions de pièces à bas prix. La production de masse affiche des marges faibles.
Les horlogers de Hong Kong produisent des montres depuis des décennies et fabriquent des pièces pour les marques de montres suisses. Pourquoi ne trouve-t-on aucune marque de Hong Kong dans le segment de luxe?
En réalité, nous avons eu l'intention de nous attaquer au segment de luxe. Nous avons dégagé des capitaux importants, nous avons acheté des machines, nous avons même recruté des horlogers compétents. Et pourtant, malgré des efforts importants, nous avons échoué. Nous n'avons pas su créer une marque de luxe.
Un tel échec paraît inexplicable?
Nous avons échoué parce que nous ne savons pas fabriquer des montres de prestige. Nous ne sommes pas les seuls à avoir essuyé un échec. Les Japonais ont également tenté de concurrencer les Suisses sur ce segment, mais ils ont également échoué. Ce marché n'est pas facile à pénétrer.
Quel est le problème?
Réaliser le mouvement d'une montre de luxe n'est pas à la portée de tous les horlogers. Un mouvement compte 138 pièces différentes et nous ne savons pas les réaliser. A Hong Kong, nous ne disposons pas des connaissances suffisantes pour maîtriser ce processus très complexe. Les horlogers suisses disposent d'un savoirfaire unique qui nous fait défaut.
Ne pouvez-vous pas envoyer des horlogers se former en Suisse?
Nous l'avons fait. En vain. Les Suisses disent qu'ils veulent former nos horlogers, mais en même temps, ils ne le font pas. Ils ne souhaitent pas révéler leurs secrets de fabrications. C'est naturel.
Ne pouvez-vous pas faire l'acquisition d'une marque horlogère suisse et obtenir ainsi le savoirfaire qui vous manque?
Certains groupes chinois ont tenté une telle opération et ont acquis des marques suisses dans le but de lancer une marque de montres de luxe. Ils ont quand même échoué. Les Suisses protègent leur horlogerie. Je comprends ce protectionnisme d'autant qu'un grand groupe horloger suisse a un quasi monopole mondial sur les mouvements compliqués. Il peut décider de ne pas livrer tous les horlogers.
Les horlogers de Hong Kong ont-ils renoncé à lancer une montre de luxe?
Nous n'avons pas renoncé à cette idée. Au contraire, avec des horlogers chinois, nous projetons de monter en gamme et d'entrer dans le segment de l'horlogerie de luxe. Nous disposons de la volonté de le faire et de moyens importants.
Avec quelle stratégie pensez-vous réussir à pénétrer dans le saint des saints de l'horlogerie suisse?
Swatch vient de signer un accord de partenariat avec un des nos concurrents chinois Seagull. De même, nous souhaitons proposer un partenariat aux horlogers suisses. Nous recherchons activement un partenaire suisse pour réaliser un joint-venture. Nous pouvons réaliser les différentes pièces en Chine. Notre partenaire suisse peut se charger de la recherche et du développement en Suisse. Il peut aussi assembler les montres en Suisse. Ce qui nous permettra d'obtenir le label Swiss Made, ce qui est crucial dans l'horlogerie de luxe. Nous pourrons ainsi partager les profits. Je suis à Baselworld. Les horlogers suisses peuvent prendre contact avec moi...
