Goût, intelligence et créativité

Il y a quinze ans, en 1993, Fawaz Gruosi décida de se mettre à son compte, investissant d'un coup ses 16 000 francs d'économies qui se sont transformés, en 2007, en un chiffre d'affaires de 135 millions de francs. Deux chiffres qui, mieux que de longues explications, montrent le chemin parcouru en si peu de temps. Pourtant Fawaz Gruosi ne s'est jamais considéré comme un homme d'affaires. Sa réussite à la tête de de Grisogono, il la doit à son goût, son intelligence, sa créativité, son courage et son génie, le tout assorti d'un solide atavisme florentin. Je le connais depuis l'époque où il était employé chez Bulgari et, tout de suite, nous avons sympathisé, déjeunant ensemble, discutant de ses projets, de ses idées, j'essayais de l'encourager, de le soutenir, d'être son ange gardien. Ce qui m'a permis de suivre, pas à pas, son exceptionnelle carrière. Et d'être en permanence fasciné par son oeil infaillible qui lui permet de savoir très exactement quel bijou mettra particulièrement en valeur la femme qu'il a en face de lui. Fasciné aussi par ses yeux souvent mi-clos qu'il doit à sa force de travail, — les vingt-quatre heures d'une journée sont toujours trop courtes, — et qui lui donnent une force et un charme exemplaire. Modeste, de Grisogono est le nom de jeune fille de la mère de son associée des débuts et il l'a précieusement conservé même après le départ de cette dernière, Fawaz Gruosi ne se met que rarement en avant tout en adorant faire la fête. Même si vous avez un peu de peine à me croire, je vous l'assure. A ses débuts, je me rappelle, il n'avait pas d'argent pour communiquer et en même temps, il était ami avec de nombreuses stars qu'il invitait à dîner… et il se retrouvait en photo dans les journaux «people». C'est là qu'il a décidé d'utiliser son image comme vecteur marketing… même si elle détonnait un peu de celle, sérieuse et compassée, des grands joailliers. Car Fawaz a la force et le courage de ne jamais rien faire comme les autres, depuis son apprentissage chez le joaillier Torrini à Florence en passant par ses postes de directeur de boutiques aux Etats-Unis. Même quand il travaillait pour des noms aussi célèbres qu'Harry Winston ou Bulgari. Récemment, il a ouvert des ateliers ultramodernes à Genève pour la production de ses montres et de ses bijoux. Il pense en effet disposer d'une trentaine de magasins dans sept ou huit ans tout en annonçant pour 2008, un chiffre d'affaires de 175 millions de francs. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à dessiner lui-même ses créations, de suivre leur réalisation au fur et à mesure de leur progression. En deux mots d'avoir l'oeil sur tout afin que sa signature ne soit apposée que sur des objets absolument parfaits. Et pourtant, c'était pas toujours rose car je me rappelle qu'il a passé quelques moments très délicats. De tout mon coeur, je lui souhaite un très grand parcours.

Gabriel Tortella

Tribune des Arts - N° Hors série - Avril 2008

 

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