La chose est étonnante: succès international emblématique de la marque de Grisogono, le diamant noir a débarqué dans la vie de Fawaz Gruosi par… hasard! «Je venais de créer l'entreprise et j'ai parcouru un livre qui parlait du diamant noir», résume le joaillier. C'est au cours de cette lecture qu'il découvre une pierre noire de 190 carats d'une beauté rare et presque vénéneuse: le «Black Orlov». Gemmologue toujours curieux, subjugué par sa couleur, il apprend non sans surprise que cette pierre est un diamant, et que sa teinte de jais et le mystère certain qu'elle dégage proviennent de minuscules inclusions, c'est-à-dire des imperfections très denses de graphite ou d'hématite qui absorbent la lumière pour donner au diamant noir un éclat presque métallique.
Reste que cette pierre est rare et difficile à tailler. Là où le diamant blanc ne demande qu'une petite heure de travail, son homonyme noir en nécessite cinq fois plus, ses inclusions le rendant particulièrement friable. Globalement, le taux de rendement entre le diamant noir brut et taillé atteint péniblement les 35%. Pour être conquis, le diamant noir mérite dès lors patience et savoir faire. Mais la tâche est si difficile qu'après avoir fait les beaux jours des arts appliqués dans les années 30, les spécialistes, rechignant à l'utiliser, ont fini par se détourner d'elle, puis par l'oublier tout à fait. A contre-courant de l'industrie, Fawaz Gruosi voit en cette pierre sombre un potentiel certain: celui de plaire à la gent féminine: puissant et mystérieux, le noir ne peut que séduire les femmes indépendantes, à l'élégance sûre. Très vite, l'idée fait mouche. Lancé officiellement en 1996, le diamant noir propulse la marque de Grisogono sur le devant de la scène. Les sirènes de la jet-set ne tardent pas à succomber devant ses créations mystérieuses et envoûtantes. En trois ans, de Grisogono vend plusieurs milliers de bijoux sertis de diamants noirs. Dans le même temps, le prix de la pierre flambe et se voit multiplié par dix. Du jamais vu dans le secteur des pierres précieuses. Ce succès sans précédent bouleverse le joaillier suisse qui fait du diamant noir son emblème international. L'association du diamant blanc et du diamant noir permet bientôt l'introduction de matériaux inédits dans la haute orfèvrerie. En 1998, Fawaz Gruosi fait à nouveau sensation en acquérant le plus grand diamant noir «taille Moghul» du monde. Baptisé «The Spirit of de Grisogono», le joyau affiche plus de 312.32 carats. Une taille imposante qui devient véritablement impressionnante une fois la pierre montée sur une bague sertie de diamants blancs. A l'origine, la pierre avait un poids brut de 587 carats. Trouvée dans la partie occidentale de la République Centrafricaine, la pierre a été taillée suivant la technique Moghul, un style développé en Inde il y a plusieurs siècles. L'étude de cette taille, ainsi que la taille elle-même, ont demandé plus d'une année de travail.
Tribune des Arts - N° Hors série - Avril 2008