François Cheng donne la parole à un peintre poète qui s'est voulu muet, Chu Ta.
Tandis que l'Occident du XVIIe, né de la culture grecque, s'applique à remplir les espaces, à donner des formes jusqu'au trop-plein, la Chine, elle, ne conçoit aucune pensée sans la présence du vide. Ces deux mondes issus de racines et de pensées opposées sont aujourd'hui mis en lumière par des artistes qui questionnent des apparentes contradictions et les rendent harmonieuses.Qui mieux qu'un poète, lettré et calligraphe, parlant le chinois aussi bien que le français, pouvait réunir ces deux pensées dans une seule oeuvre? Il s'agit de François Cheng, né en Chine en 1929 et nouvellement nommé à l'Académie française. Qu'il s'agisse de calligraphie ou de peinture, en Chine le génie créateur se résume à ce geste unique: créer le trait. Selon la pensée chinoise, le premier trait est identifié au souffle originel. D'où l'idée de trait idéal médité, puis exécuté d'un geste rapide. C'est donc tout naturellement que François Cheng consacre, entre autres, un ouvrage dédié au grand maître de la peinture chinoise du XVIIe siècle, Chu Ta, le génie du trait, paru aux éditions Phébus. Grâce à celui-ci, il nous fait entrevoir combien le vide est nécessaire aux échanges du Yin et du Yang.
Un parcours sinueux
La poésie, la calligraphie et la peinture ont servi de catalyseur lors des grands bouleversements de l'histoire de Chine. En 1644, Chu Ta avait 18 ans lorsque l'invasion des Mandchous mit à feu et à sang la dynastie des Ming. Une censure sans pitié s'engage alors vis-à-vis des artistes rebelles. Descendant par son père et grand-père – eux-mêmes calligraphes et peintres réputés – d'une branche royale de la dynastie Ming (précédant celle des Qing qui a duré jusqu'en 1911), Chu Ta sera l'un des artistes les moins épargnés. Il s'enfuit à la montagne – qui représente pour les Chinois le refus du monde mais aussi le cheminement spirituel – et devient bouddhiste.
Du jour au lendemain, il cesse de parler, probablement par choix. En quête d'une propre harmonie intérieure, il signe ses oeuvres régulièrement d'un nom différent, passe d'une personnalité excentrique à une sérénité de sage et rejoint les cercles taoïstes en 1661. Ce n'est qu'avec la soixantaine que Chu Ta réussit à se stabiliser et à parvenir au sommet de son art. Cela, au prix d'un dépouillement, jusqu'à devenir ermite à la fin de sa vie.
Le trait, cette voix du dedans
Chu Ta représente à la fois la tradition et la modernité. Le trait, chez lui, contient un univers. Il est indistinctement encre, chair, os, sang, doté d'âme et de souffle. Et surtout, ses peintures révèlent une singulière fougue et une jeunesse qui, étrangement, se développe avec l'âge. Chu Ta – le muet – donne la parole à ses images. Pour lui, le trait est cette voix du dedans.
Parmi les paysages, les oiseaux, les herbes, ce sont les poissons qui lui réussissent le mieux. Comme lui, ils ne veulent rien entendre de notre monde bruyant. L'eau représente la totalité de leur espace. Le vide se montre omniprésent et régit même le mouvement des poissons. Ils sont avec l'eau deux formes qui s'aspirent et se confondent comme dans le dessin de Chu Ta ou le poème de François Cheng: C'est ce qu'il faut de temps/pour changer le poisson en eau/et pour changer l'eau en pierre/Pour les ouvrir l'un à l'autre/ Pour les fermer l'un dans l'autre/le poisson dans l'eau/et l'eau dans la pierre.
Christine Zwingmann
Tribune des Arts - Février 2009 - No 369