24Heures - 29 juin 2011
Roland Rossier
Les firmes horlogères ne cessent d'embaucher. Mais pas que des horlogers! Contrôleuse qualité, designers, émailleuse, graveur, coordinateur Internet, angleur à la lime, ingénieur méthode, planificateur de production, spécialiste de nouveaux matériaux… De nouvelles filières professionnelles (ou d'anciennes revitalisées) émergent au sein de la plus importante branche industrielle de l'arc lémanique.
La renaissance de ce secteur, donné pour moribond il y a trente ans, est précieuse. L'horlogerie attire à nouveau les talents. Et les jeunes. Les chiffres parlent d'eux-mêmes: en 2010, 318 apprentis ont achevé leur formation (de manière duale ou en plein temps, à l'école) contre 190 en 2006. Et la bonne santé de la branche est confirmée par les dernières données disponibles: en mai, l'horlogerie helvétique a connu un deuxième mois consécutif de croissance supérieure à 30%. Bref, le secteur a les joues roses.

La percée des créatifs
Designer? Le mot fait rêver. Et des cohortes de jeunes gens jouent des coudes pour se profiler dans ces filières. Cela tombe bien: les maisons horlogères en ont besoin pour dessiner les montres de demain. Mais au compte-gouttes. Triés sur le volet. Comme, chez Audemars Piguet, Julie, 27 ans, une Française originaire de Moselle. Ou Lukas, 32 ans, Autrichien originaire du Vorarlberg. Ou encore, né à Chicago mais d'origine mexicaine, Octavio Garcia, 42 ans, directeur artistique chez Audemars Piguet. Entre eux, ils parlent anglais ou français, mais ils se comprennent aussi à demi-mot.
A propos, quelles sont les qualités requises pour entrer dans ce métier? «Un designer doit avoir une compréhension générale des flux industriels, détaille Octavio Garcia dans un français impeccable. Il doit à la fois saisir l'importance de l'esthétique mais aussi celle du pragmatisme lié au monde de l'industrie. Maîtriser donc ces deux «langues», celle qui est basée sur la créativité et celle qui est basée sur la rationalité.» Tiré à quatre épingles, l'Américain ajoute: «La base, c'est le papier et le crayon. La créativité la plus expressive sort de la main.»
Octavio Garcia marque un temps d'arrêt. Puis, espiègle, il sourit: «Au fond, nous sommes les héros du XXIe siècle.» Evidemment, ces artistes doivent aussi maîtriser les outils informatiques. La deuxième dimension. La troisième. Et, pour les plus fous, la quatrième dimension. Enfin, les talents du designer ne doivent pas s'arrêter devant la porte de la manufacture pour laquelle il va œuvrer. Il doit ensuite prendre en considération l'héritage de l'entreprise. S'en imbiber. Et l'histoire d'Audemars Piguet remonte à 1875…

De l'horloger au chirurgien
L'horlogerie est aussi un univers technologique unique, complexe, magique. Pour s'y faire une place, les nouvelles enseignes doivent rivaliser d'audace. Pascal Berclaz, président de Quinting SA, une marque de luxe fondée il y a dix ans et connaissant un succès grandissant: «Nous cherchons des ingénieurs qui ont la connaissance des calculs horlogers et qui peuvent œuvrer pour rendre des produits parfaits. Sinon la montre reste une charrette sans pneus.»
Et le Valaisan de préciser: «Nous sommes en train d'engager un ingénieur physicien spécialisé dans les rouages en saphir.» La perfection… Pour les horlogers, c'est leur quête du graal. Pour avoir un mouvement inusable, la manufacture Quinting précise, par exemple, avoir créé des rouages composés de trois matériaux: le saphir, le métal et le caoutchouc. Et cette entreprise employant 25 personnes entre Genève et Neuchâtel assure avoir développé des systèmes d'assemblage «reproduisant les conditions extrêmes d'aseptisation des salles chirurgicales», l'assemblage étant réalisé dans une salle blanche où le moindre grain de poussière est traqué sans pitié.
Mis à part cette précision digne d'un chirurgien, les marques recherchent aussi des ingénieurs capables de déceler puis de valider industriellement les propriétés de métaux ou d'alliages bizarres: du titane au tantale en passant par le palladium, l'yttrium ou l'alchrom.

Le retour des artisans
Après ces mondes futuristes, redescendons sur terre. Chez Patek Philippe, on aime mettre en valeur les travaux de métiers ancestraux. Comme celui de sertisseur, incarné par Alexandre, Vaudois d'origine et Genevois d'adoption: «Mon travail était hier plus «physique». Aujourd'hui, le sertissage exige surtout de la concentration, de la volonté, de la patience.» Alexandre doit, sans relâche, ajuster, pierre après pierre. Le seul sertissage occupe entre 250 et 350 heures de travail.
A ses côtés, encerclée de pointes métalliques à manche de bois, de burins et de poinçons, Anaïs perpétue le métier de graveur («On ne dit pas «graveuse», précise-t-elle). En 1789, quand la tête du roi Louis XVI roulait à terre, Genève comptait 200 graveurs. Aujourd'hui, il en reste une dizaine. Formée à Paris, à l'école Boulle, elle trouve son bonheur dans ce métier, rare mais tellement concret.
Le travail sur émail est aussi une profession artistique qui se redécouvre. Un métier qui allie technique et esthétique. Gestes précis et pinceaux en poil de martre. Anita le pratique et, saisissant un des objets qui se trouvent devant elle, explique: «Pensez aux vitraux. C'est pareil. Dans 200 ans, cette peinture ne sera pas altérée.» Une technique évidemment précieuse pour la manufacture: Patek Philippe a été fondée en 1839. Il y a près de 200 ans…
Les métiers de l'horlogerie, anciens comme nouveaux, requièrent tous un grand savoir-faire. Mais pas uniquement. Une manufacture du Sentier cherche un dessinateur constructeur mais précise, dans son offre d'emploi, que cette personne, cette perle rare, doit «être reconnue pour son aisance relationnelle et sa capacité à gérer des interlocuteurs variés à l'interne comme à l'externe». Il ne suffit plus de se montrer bon camarade avec ses collègues d'établi ou de respecter les consignes de la hiérarchie. Il faut être courtois avec les visiteurs, de plus en plus nombreux, car les entreprises horlogères ont compris l'importance, pour leur image, d'accueillir des habitants de la région, des écoliers, des aînés.
Sandrine Stern, à la tête du département des créations au sein de la manufacture Patek Philippe, résume bien cela: «Nos artisans et nos designers doivent être capables de s'imprégner de l'objet qu'ils fabriquent ou qu'ils conçoivent. Ils doivent avoir le souci du détail. Et les techniques étant de plus en plus poussées, ils doivent avoir des qualités humaines leur permettant de s'adapter à ces changements.» En d'autres termes, les manufactures horlogères recherchent autant le savoir-faire que le savoir-être.
