
Patère en argent en partie doré, décor gravé, de la période du Haut Empire. Provenance: Reignier. Musée d'art et d'histoire de Genève. MUSÉE D'ART ET D'HISTOIRE, VILLE DE GENÈVE/ JEAN-MARC YERSIN/DR
La collection d'archéologie régionale du Musée d'art et d'histoire comporte un remarquable ensemble d'argenterie gallo-romaine abritant en son sein une patère en argent, objet emblématique par excellence des libations cultuelles antiques. Elle-même héritière d'une tradition plurimillénaire de la libation, la patère dite Reignier est particulièrement évocatrice en cette période des Fêtes. Découvert en 1776, le trésor d'argenterie de Reignier comprend des monnaies antiques et des objets en argent dont la patère, laquelle se distingue par le décor raffiné de son manche, caractéristique des IIe et IIIe siècles après Jésus-Christ. La composition est couronnée par un buste féminin, encadré par deux têtes de bélier. Une guirlande de fruits le sépare d'une divinité, ellemême dominant un sacrifice champêtre.
La couronne tourelée du buste féminin identifie Tutela, déesse protectrice de la cité et mère féconde de la nature. Tandis que la corne d'abondance et le caducée de la divinité évoquent Maia, la déesse de la Nature, mère de Mercure dont elle reprend l'attribut.
La femme vêtue d'une tunique avec un linge noué autour des hanches procède à un sacrifice sur un autel. La destination champêtre du sacrifice est soulignée par un Priape ithyphallique debout sous un arbre, la scène étant encadrée par deux moutons tournés vers des situles pleines de fruits. Deux graffitis attribuent la patère à son propriétaire antique, Vitalis, celui qui est «lié à la vie». Ce nom est en syntonie avec la destination première de la patère: coupe à libation, elle accueillait le vin, symbole de vie et d'immortalité pour les Anciens.
Au coeur des civilisations: le vin Qu'elle soit profane ou sacrée, la consommation du vin a de tout temps imprégné les civilisations. Apparu dès le VIe millénaire avant Jésus-Christ dans les monts Zagros en Iran, le vin, cette «bière de la montagne» des Mésopotamiens qui le destinaient déjà aux cérémonies religieuses, gagne l'Egypte puis, à l'orée du premier millénaire avant Jésus-Christ, la Grèce. Associé à Dionysos, Dieu de la fête et du renouveau, à l'origine du don de la vigne aux hommes, il y gagne toute sa dimension mythologique.
Le vin est également au coeur des cérémonies celtiques, où l'on pratiquait l'enivrement à des fins religieuses: altérée, la conscience humaine s'éveille à la parole divine. Etroitement associé à l'aristocratie gauloise puis gallo-romaine, le vin – désormais aussi indigène – demeure un fondement de la vie sociale et religieuse; l'eucharistie chrétienne, en adoptant le vin pour symboliser le sang du Christ, s'inscrit dans cette continuité.
Héritière d'une tradition plurimillénaire, la patère de Reignier, dont l'ornementation si fine rappelle l'importance des divinités tutélaires, est, en cette période des Fêtes, propice aux libations, un jalon entre notre présent et l'origine même de la vie sociale.
Marc-André Haldimann
Musée d'art et d'histoire
Genève
2, rue Charles-Galland.
Dans la Salle romaine,
vitrine des trésors d'argenterie.
Tél. +41 22 418 26 00.
www.ville-ge.ch
Tribune des Arts - Décembre 2008 - No 367